APRNEWS: Edito Géopolitique – Thiam a passé un message , va-t-il être entendu ?

APRNEWS: Edito Géopolitique – Thiam a passé un message , va-t-il être entendu ?

Ce discours met en lumière les enjeux complexes à la croisée de la politique intérieure ivoirienne et des rivalités géopolitiques mondiales. Il illustre aussi les choix faits par les grandes puissances occidentales, préférant la stabilité contre la menace russe et terroriste, quitte à fermer les yeux sur certaines dérives démocratiques. La réaction de l’opposition ivoirienne reste un point clé à suivre : comment ces leaders vont-ils répondre à ce blocage géopolitique et quelle stratégie adopteront-ils face à ce soutien international qui semble verrouiller la scène politique actuelle ? Le défi est immense dans un contexte où la Côte d’Ivoire se trouve au cœur d’un jeu d’influences entre grandes puissances, avec un avenir politique national étroitement lié à ces dynamiques externes.

« Un mot pour nos amis partenaires extérieurs, qui sont essentiels à la vie et à la prospérité de la Côte d’Ivoire. Le régime actuel est arrivé avec l’aide d’une ingérence majeure — nous le savons tous — sous l’égide de l’ONU. Sachez donc que les Ivoiriens vous tiennent comptables des agissements de ce régime que vous avez mis en place. »
Cet extrait est issu du discours à la nation du président Tidjane Thiam. Et il ajoute :
« Certains sont tentés de ne rien dire sur le 4e mandat anticonstitutionnel, sur l’élimination systématique du scrutin des leaders de l’opposition, sur les arrestations à répétition (…). Ne soutenez pas à bout de bras un régime vieillissant, corrompu, sous perfusion, à bout d’idées. »
Mais d’abord, petit rappel historique et géopolitique…
Après la Seconde Guerre mondiale, les grands vainqueurs se sont partagé le monde sous forme de territoires dans lesquels ils exerceraient une prédominance.
• L’URSS : toute l’Europe de l’Est ;
• Les États-Unis : l’Asie du Sud-Est et le Moyen-Orient, avec pour relais Israël et l’Iran du Shah ;
• Le Royaume-Uni : ses anciennes colonies africaines, en particulier à l’Est du continent, ainsi que l’Inde et le Pakistan ;
• L’Espagne et le Portugal : l’Amérique latine ;
• La France : l’Afrique francophone et les îles des Caraïbes.
La puissance des cinq plus grands de ces pays ne se mesurait pas seulement à la possession de l’arme nucléaire, mais aussi à quatre paramètres majeurs définissant ce qu’est une grande puissance :
1. Son influence territoriale à l’échelle mondiale ;
2. La possession de l’arme nucléaire ;
3. Ses réserves d’or ;
4. La présence au Conseil de sécurité de l’ONU.
En résumé : la force militaire (nucléaire), l’étendue de l’influence territoriale (colonies), le pouvoir financier (encaisse-or*¹) et le pouvoir juridique international (droit de vote au Conseil de sécurité de l’ONU).
Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis la guerre froide. Et, 80 ans plus tard, l’une de ces grandes puissances est en difficulté sur l’un de ces quatre paramètres : la France, en ce qui concerne son influence territoriale.
Plus grave encore : alors qu’on est passé de la guerre froide à un conflit quasi direct entre l’Occident et la Russie via la guerre en Ukraine, la France a perdu, en moins de dix ans, des territoires où elle exerçait une forte influence en Afrique. Et pour aggraver la situation, c’est la Russie qui, progressivement, s’y insère — la nature ayant horreur du vide.
Dans ce marasme territorial, cette offensive russe et la montée du terrorisme au Sahel, un pays fait figure, aux yeux des Occidentaux, de premier rempart : la Côte d’Ivoire. Premier pays francophone parmi les dix économies les plus puissantes d’Afrique subsaharienne, 9ᵉ au rang africain, elle sera, selon les projections 2021 du Center for Economics and Business Research de Londres*², 66ᵉ sur 195 pays dans le monde. C’est donc un pays à portée géoéconomique majeure, en devenir, et déjà à portée géopolitique importante.
Un tel potentiel — dont les découvertes minières dans presque tous les domaines, y compris les terres rares — est surveillé comme la prunelle des yeux des grandes puissances. La France, humiliée et chassée de l’AES, n’ayant pas su se maintenir, a laissé la place à son « aîné » : les États-Unis, qui prennent désormais leurs responsabilités. Ils s’impliquent de plus en plus dans la formation des forces de sécurité ivoiriennes, sous couvert de lutte contre le terrorisme et de renforcement des capacités de maintien de la paix. Et ils s’installent en douceur.
Le général Michael E. Langley, patron d’AFRICOM, avait été reçu en avril 2024 par le président Alassane Ouattara. Chassé du Niger, beaucoup s’interrogeaient sur le futur point de chute du Commandement militaire des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM). En réalité, l’armée américaine est déjà présente en Côte d’Ivoire, tout comme l’armée française, qui ne l’a jamais vraiment quittée puisque du personnel est toujours actif au sein de l’Académie Internationale de Lutte Contre le Terrorisme (AILCT).
C’est en 2018 qu’a été décidée, conjointement par les présidents Emmanuel Macron et Alassane Ouattara à Abidjan, la création de ce centre de formation unique au monde. Son conseil d’administration compte des pays occidentaux, et la partie formation est pilotée par la France, notamment via le GIGN et le RAID. En mars 2023, les Américains y ont organisé un exercice militaire dénommé Flintlock 2023, mis en œuvre par le Commandement des opérations spéciales des États-Unis pour l’Afrique.
Sur le plan diplomatique, la présence de leurs soldats sur le sol ivoirien pour une telle célébration symbolique est, selon le chef d’état-major de l’armée ivoirienne, le général Doumbia, « un gage de leur engagement à nos côtés à long terme. » Le mot est lâché : « à nos côtés ». Et le général d’enchaîner : « Quant à la France, partenaire historique de la Côte d’Ivoire, sa participation s’inscrit dans la continuité d’une collaboration militaire de longue date. »
La diplomatie est souvent faite de messages symboliques et subliminaux.
Voir défiler quelques soldats d’élite des armées française et américaine devant le président Ouattara, au lendemain de son discours à la nation dans lequel aucune ouverture n’a été faite quant au sort électoral des leaders de l’opposition, n’est pas anodin. Un seul ordre de la hiérarchie politique à Paris ou Washington, et tout aurait été annulé. Ce défilé cautionne, en quelque sorte, la politique du président Ouattara. Les décisions politiques impulsives existent — Trump en a déjà pris sur des enjeux géopolitiques bien plus graves.
Cette présence étrangère vise à « magnifier et consolider la qualité de la coopération militaire » entre ces nations et la Côte d’Ivoire, selon le général Doumbia. De toute évidence, lorsque le président Tidjane Thiam mentionne « certains qui ne disent rien et qui soutiennent à bout de bras Ouattara », il parle des Américains, des Français et, par extension, du Conseil de sécurité de l’ONU. Ces puissances semblent avoir opté pour la stabilité face à la double menace russe et terroriste, reléguant au second plan toutes autres considérations.
Envoyer leurs soldats défiler devant le président Ouattara : le message est clair. À ce stade, l’opposition ne peut pas espérer grand-chose de leur part.
Notons néanmoins le refus diplomatique de l’Afrique du Sud et du Nigeria, également invités, mais qui, officiellement, n’ont pas pu être présents pour des raisons « opérationnelles et de calendrier ». Envoyer une cinquantaine de soldats depuis Lagos défiler à Abidjan, ce n’est pourtant pas la mer à boire. Le message, de ce côté-là, est tout aussi clair.
La question est désormais de savoir comment l’opposition va réagir et quelle stratégie ses leaders vont adopter, sachant que Tidjane Thiam, profondément pacifiste, a encore répété vouloir une alternance pacifique. On verra bien.
 DÉCRYPTAGE

Dans son récent discours à la nation, le président Tidjane Thiam a adressé un message fort à ses partenaires internationaux, notamment la France, les États-Unis et le Conseil de sécurité des Nations unies. Il les tient directement responsables du maintien au pouvoir du régime d’Alassane Ouattara, qu’il qualifie de « vieillissant, corrompu, sous perfusion, à bout d’idées », notamment en raison d’un quatrième mandat qu’il juge anticonstitutionnel et des pressions exercées sur les leaders de l’opposition.

Pour mieux comprendre ce contexte, il est utile de rappeler l’évolution géopolitique post-Seconde Guerre mondiale où cinq grandes puissances (URSS, États-Unis, Royaume-Uni, Espagne/Portugal, France) se sont réparties l’influence mondiale en combinant force militaire, présence territoriale (anciennes colonies), puissance financière et poids diplomatique au Conseil de sécurité de l’ONU.

Aujourd’hui, la France, ancienne puissance dominante en Afrique francophone, voit son influence territoriale diminuer face à la montée en puissance de la Russie, qui s’implante stratégiquement dans plusieurs pays africains, notamment au Sahel. Dans ce contexte difficile pour la France, la Côte d’Ivoire émerge comme un acteur clé aux yeux des puissances occidentales, notamment les États-Unis, qui investissent dans les forces de sécurité ivoiriennes dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et du maintien de la paix.

La présence simultanée des armées française et américaine en Côte d’Ivoire cristallise cette nouvelle géopolitique : la France, bien qu’affaiblie, garde une coopération militaire ancienne et forte, notamment via le centre de formation de l’Académie Internationale de Lutte Contre le Terrorisme (AILCT), tandis que les États-Unis affirment leur position via AFRICOM et des exercices militaires conjoints comme Flintlock 2023.

Lors d’une cérémonie militaire en présence du président Ouattara, ce défilé des forces d’élite françaises et américaines a envoyé un message subliminal fort de soutien aux autorités ivoiriennes actuelles. Cette manifestation visible de coopération stratégique valide implicitement la politique et la stabilité du régime Ouattara. Par contraste, le refus officiel de l’Afrique du Sud et du Nigeria de participer à ce défilé, sous prétexte d’impératifs opérationnels et de calendrier, illustre une distance diplomatique voire une désapprobation silencieuse de certains acteurs africains.

Thiam souligne ainsi que cette « ingérence majeure », soutenue entre autres par ces puissances extérieures, perpétue une forme de statu quo au détriment des aspirations démocratiques et des leaders de l’opposition. Face à cela, il appelle à ne pas soutenir un régime qu’il juge illégitime, tout en affirmant vouloir une alternance pacifique.

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