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«Maurice Delafosse, un éminent africaniste»

apr-news/ Maurice Delafosse, Administrateur colonial, linguiste et ethnologue
Lundi, 8 octobre 2018

«Maurice Delafosse, un éminent africaniste»

APRNEWS- En Afrique, je n’ai trouvé que de faibles traces, dans la mémoire collective, de l’extraordinaire contribution de cet africaniste qu’a été Maurice Delafosse. Certes, le nom de Maurice Delafosse a été donné à deux grands établissements scolaires publics : un lycée technique et industriel à Dakar, et  un lycée d’enseignement général à Abidjan en Côte-d’Ivoire. 

En France, une rue porte son nom à Sancergues, sa ville natale, ainsi qu’à Boulogne-Billancourt, car il y avait habité avant 1900. Autant dire que Maurice Delafosse est un illustre inconnu dans son pays. Je dirai même qu’une partie des chercheurs français (Marcel Griaule, Marcel Mauss, Claude Levi-Strauss, René Dumont) ont, non seulement pillé l’œuvre de Maurice Delafosse, mais aussi tenté de le délégitimer au motif prétendu qu’il n’était qu’un administrateur colonial. Contrairement à ces procès d’intention, Maurice Delafosse a rejeté la politique d’assimilation de la colonisation au profit d’une démarche indigéniste, proche de l’Indirect Rule (gouvernement indirect) ; l’Africain a la capacité d’écrire une histoire. «Mon père contestera toujours les bienfaits de l’assimilation pure et simple, si prônée de son temps», souligne Louise Delafosse (1910-1982), dans une biographie consacrée à son père intitulée : «Maurice Delafosse, le berrichon conquis par l’Afrique». 

Administrateur colonial, linguiste et ethnologue, il a su valoriser, dans ses contributions, l’authenticité de la culture africaine. Cet éminent africaniste ou «indigéniste» a été un des précurseurs de la Négritude et des théories afro-centristes de Cheikh Anta Diop. Maurice Delafosse est «le premier qui affirma, non seulement les valeurs de civilisation de l’Afrique Noire, mais les prouva», souligne Léopold Sédar Senghor.

Maurice Delafosse a jeté les bases, au siècle dernier, à travers sa théorie de l’unité de «l’âme nègre», d’une compréhension de l’histoire africaine. Dans la reconstitution de l’histoire africaine, Maurice Delafosse fait partie des pionniers «Nous devons cette dette de reconnaissance à ces pionniers, et dans cette galerie coloniale, il nous plaît de citer, entre autres le gouverneur Maurice Delafosse», dit Djibril Tamsir Niane. En effet, Maurice Delafosse fait partie de cette race de fondateurs de la «science moderne de l’Afrique», ajoute Christophe Wondji. Tout ce qui est humain en Afrique, tout ce qui est africaniste en Europe a été sien. 

«A côté des lions et des sauvages grimaçants de l’imagerie populaire, il introduit des Africains en chair et en os, acteurs à part entière d’une représentation du continent ordonnée par l’ethnographie et par l’histoire», rajoutent Jean-Loup Amselle et Emmanuelle Sibeud. Orientalisme et ethnographie sont les deux pôles du colloque organisé, à Paris, à la Maison des Sciences de l’Homme, les 7, 8 et 9 novembre 1998, autour de l’héritage et des vestiges humanistes de cet africaniste.

Rien dans les originaires de Maurice Delafosse ne le prédestinait à devenir l’éminent africaniste que l’on connaît. En effet, Erneste, François, Maurice DELAFOSSE est né le 20 décembre 1870, à Sancergues, dans le Cher, dans le canton du Berry, à 40 km de Bourges, dans une famille catholique berrichonne, fortement enracinée dans le terroir, et que rien ne portait vers l’Afrique. Les Berrichons, bien que d’aspect un peu bourru, à l’accent à couper au couteau, et généralement silencieux, aiment la gaité. C’est à Sancergues que l’écrivain, Roger Martin du Gard (1881-1958) a puisé l’inspiration de ses ouvrages berrichons, «Les Thibault : Vielle France». Ses parents avaient acheté le château d’Augy, à 3 km de Sancergues.

Le père de notre auteur, François Célestin Delafosse (1835-1903), était agent-voyer (architecte) et sa mère, Elise, Marie née Bidault (1839-1904), était femme au foyer. Ses parents de pure souche berrichonne, acquis aux valeurs républicaines, ont eu 5 fils et une fille. Le ménage ne connut pas la prospérité, ni même l’aisance. Ses parents viendront, alors, s’installer, dans la région parisienne, au n°97, de l’avenue Victor Hugo, à Boulogne-Billancourt, dans les Hauts-de-Seine, près de Paris. Célestin, le père, est décrit par Louise Delafosse, dans ses qualités dominantes, comme étant d’une : «bonté, délicatesse, tendresse, simplicité, modestie, mais de faible volonté». Marie, la mère de Maurice, est peinte comme une femme intelligente, religieuse, monarchiste, mais d’une «étroitesse d’esprit sur le plan politique». «Mon père détesta toujours l’intolérance, dans tous ses domaines», souligne Louise Delafosse. Un de ses frères, Abel qui s’est lié à un futur député (Lucien Hébert), s’intéresse aux questions coloniales. «L’Afrique a toujours été, par excellence, le continent mystérieux, et ce mystère voulu existait déjà dans l’Antiquité», note Abel. Maurice Delafosse commence, lui aussi, par curiosité exotisme va s’intéresser à l’Afrique, et écouter des conférences de voyageurs ou d’explorateurs, à la Sorbonne ou à la Société de géographie.

Bachelier en 1887, il échoue en 1888 au concours de l’école Saint-Cyr. Maurice Delafosse a entrepris d’abord, en 1889, des études de médecine à Paris qu’il a vite abandonner. Il voulait faire de l’enseignement en Afrique, à Saint-Louis du Sénégal, seule ville en Afrique dotée de deux écoles pour les Africains, mais pour cela, on l’avait conseillé d’apprendre l’Arabe. En 1890, il s’inscrit donc à l’école des langues orientales à la rue de Lille à Paris 7èm, et fait une rencontre décisive avec Octave Houdas (1840-1916, ethnographe et spécialiste d’Arabe littéral) qui sera son mentor et son beau-père.

C’est en assistant à un congrès d’anti-esclavagistes dirigé par le Cardinal Charles Lavigerie (1825-1892) que Maurice Delafosse, épris de justice humaine et de liberté, prend conscience de cette vocation anti-esclavagiste qui lui tiendra à cœur toute sa vie, jusqu’à l’amener, peu avant sa mort, à la Société des Nations. 

Le 1er mai 1891, il a quitté Paris et ses études de langue arabe pour s’embarquer à Marseille après un bref passage dans sa famille berrichonne, et rejoint, le 1er 1891, les «Frères armés du Sahara» du Cardinal LAVIGERIE à Biskra, en Algérie. Chargé de la délivrance des caravanes d’esclaves, cet organisme n’a pas vraiment tenu  les espérances qu’il escomptait. Il quitte cette congrégation qui, d’ailleurs, sera dissoute peu après.

Mais sa carrière de fonctionnaire colonial démarrera en Côte-d’Ivoire en 1894, grâce à l’appui de Louis-Gustave BINGER, (1856-1936, 1er gouverneur de cette colonie), comme commis des Affaires indigènes de 3e classe, jusqu'en 1897. Maurice DELAFOSSE arrive en Afrique au temps de la toute puissance du résistant à la colonisation, Samory Touré (1830-1900, il est capturé à Guélémou en RCI) : «Samory demeure maître des régions qui, en 1889, s’étaient données librement à nous et que nous n’avions su gagner ni défendre», souligne t-il. 

DELAFOSSE participera à la mission Braulot, en 1896, dans le cadre des négociations avec Samory Touré, un résistant au colonisateur français. Du fait de cet état de guerre, la population célébrait «un perpétuel tam-tam de funérailles», précise t-il. En mars 1897, il a 6 mois de vacances et revient en France. Administrateur stagiaire, hors cadres, il est nommé, en décembre 1897, Vice-consul et Commissaire du gouvernement français au Libéria, Etat fondé en 1821 par d’anciens esclaves d’Amérique.

Isolé à Monrovia, et qu’il décrit comme «une vie matérielle dure et une vie morale nulle», il demande à retourner en Côte-d’Ivoire. Entre 1897 et 1899, il revient en Côte-d'Ivoire, où il est en charge de la délimitation de la frontière entre ce pays et le Ghana, alors colonie britannique. 

En Côte-d’Ivoire, il sera nommé commandant de cercle de 1899 à 1900 et commandant de région de 1904 à 1907, avant d'être envoyé à Marseille pour préparer l'exposition coloniale. Et dès 1908, le Gouverneur CLOZEL l'appelle au Soudan et lui confie le cercle de Bamako, avec la mission d'établir sur le pays une monographie ethnographique et historique.

De retour en France en 1909, avec toujours le statut d’administrateur colonial, il enseigne les langues soudanaises à l'École spéciale des langues orientales, à l'École coloniale, entre 1909 et 1914, et à l'École des sciences politiques. 

En 1915, il est nommé à la Direction des Affaires politiques à Dakar, au Sénégal, où il reste jusqu'en 1918, accomplissant une tâche écrasante. Secrétaire général du Gouvernement général de l’A. O. F. en 1918, il fut finalement nommé gouverneur des colonies de 1918 à 1919 en qualité de gouverneur de l’Oubangui-Chari, mais refuse d’occuper le poste. A la suite de différentes intrigues, il fut mis, arbitrairement, à la retraite pour «infirmités contractées en service», le 31 décembre 1919, et retourne définitivement, en France se consacrer à la recherche.

De retour en France, Maurice DELAFOSSE déclenche une activité intellectuelle prodigieuse pour valoriser les cultures traditionnelles africaines. Linguistique et ethnographe, il pratiquait tant l’une que l’autre et, en outre, la politologie et l’histoire. Maurice DELAFOSSE est bien en référence à une biographie que lui consacre sa fille «un berrichon conquis par l’Afrique». 

En effet, il a participé à l’éveil de l’opinion publique sur les questions coloniales. Il fut, en effet, le précurseur d’études africaines dans lesquelles l’approche pluridisciplinaire est de rigueur. Sa carrière oscillait entre deux options, ce n’était donc pas entre deux disciplines scientifiques, mais plutôt entre l’administration coloniale et la science. 

En effet, Officier de Légion d’honneur, Maurice DELAFOSSE est chargé de cours à l’Ecole des langues orientales, à l’Ecole coloniale, membre du Conseil supérieur des Colonie, section législation coloniale. Il est membre de l’Institut Colonial International de Bruxelles vice-président de l’Institut ethnographique international de Paris, vice-président de la Société linguistique de Paris, Secrétaire général de la Société d’ethnographie et de Directeur de la Revue d’Ethnographie et des traditions populaires.

Il est évident qu’après un siècle d’évolution des études africaines, une partie des travaux de Maurice DELAFOSSE ont vieilli. Ainsi, ses opinions concernant la mission civilisatrice des Européens, certaines affirmations concernant les races, ses tentatives de hiérarchisation des peuples, appartiennent au passé. En revanche, son affirmation de l’originalité et de l’ancienneté des civilisations africaines reste plus que d’actualité.

Maurice DELAFOSSE meurt à Paris le 13 novembre 1926. Il est enterré au cimetière de Boulogne-Billancourt, au n° 48, de l’avenue Pierre Grenier, Division 8, première rangée, n°111, dans le même caveau que sa femme, Alice, disparue le 2 janvier 1929, ainsi que ses deux enfants. Je suis allé me recueillir sur sa tombe que j’ai photographiée.

I – Maurice DELAFOSSE, un «Indigéniste» et Négrophile

La colonisation recèle elle-même ses propres contradictions : entreprise, par excellence, de domination d’un peuple sur un autre peuple, elle s’était parée d’un manteau de fumée en voulant «civiliser» l’Afrique. En fait, il s’agissait d’une politique d’assimilation visant à saccager l’héritage culturel africain, y compris par la force. La grande majorité des Français de la IIIème République est indifférente, sinon hostile, à la colonisation. Pour le Français moyen «tout cela, c’est loin et ça coute cher».

Maurice DELAFOSSE, tout en étant un rouage du système colonial, porte un intérêt particulier aux civilisations africaines. Il voulait initier la méthode douce et humaine, dans sa démarche colonisatrice ; ce qui finira par nuire, considérablement, à sa carrière d’administrateur colonial.

A – Maurice DELAFOSSE porte un intérêt certain aux Africains

1 – Maurice DELAFOSSE, un «broussard africain»

Maurice DELAFOSSE est un «Dieu de la brousse», en référence à une expression d’Amadou Hampâté BA qui désignait ainsi les administrateurs coloniaux en raison des larges pouvoirs qui leur sont attribués par la Métropole. Avant de débarquer en Afrique, dont il n’avait, comme la plupart des Français, que des connaissances livresques, parfois déformées, émanant d’explorateurs ; il a voulu se renseigner sur les Africains auprès d’anciens colons. «Les Nègres sont de grands enfants, plus timides que méchants ; il suffit de savoir les prendre, par la persuasion ; on en fait ce qu’on veut», dit un colon. Un autre affirme : «il n’y a que la force pour tirer quelque chose de ces brutes». 

Certains préconisent même une solution radicale : «avec ces sales Nègres, on aura la paix avec eux que quand on les aura tous tués». On est bien loin du «rôle positif» de la colonisation, dans la loi sarkozyste du 23 février 2005. Un administrateur colonial, plus avisé, lui dira que «civiliser les Nègres, ça ne leur fera du mal ; ça leur fait, peut-être même, un peu de bien ; et en tout cas, ça fait certainement beaucoup de bien aux Blancs». Pour Maurice DELAFOSSE, dans ses remarquables confessions, «états d’âme d’un colonial», le concept de colonial est polysémique. Le colon peut être, en effet, un «moderne paladin, casqué, botté et assoiffé de sang», ou un «modeste héros plus réel qui dort sous une humble croix de bois, rongé par les termites», ou encore «le colonial pour rire ou le vrai colonial». Maurice DELAFOSSE se définit comme un «Broussard africain» : «Le mien est le broussard africain ; il est le seul dont je puisse sincèrement me croire autorisé à parler», dit-il.

Le contact avec les Africains modifie, peu à peu, les notions acquises ou idées toutes faites en Europe. «Des lectures mal digérées, des théories conçues à priori dans notre esprit, sans que nous sachions pourquoi, ont pu faire naître en nous, des idées très fausses. Ces idées ne résistent pas à une observation, même distraite, du pays lui-même ; l’illusion s’envole devant l’aspect brutal de la réalité», dit-il. Maurice DELAFOSSE est tolérant ; il condamne fermement, tout préjugé : «Les Nègres, même ceux de la forêt, sont tout simplement, quant au fond, des hommes comme les autres, que leur isolement a conservés dans une grande ignorance», dit-il dans son ouvrage «les Etats d’âme d’un colonial».

«Ces Noirs si peu connus, qui sont peut-être des hommes primitifs, mais qui, pourtant, sont des hommes», dit DELAFOSSE, ou encore «Les Noirs ne sont ni inférieurs, ni des grands enfants, mais ils sont provisoirement attardés du point de vue matériel. Ils ont leur morale, leur art, leur histoire». Après deux ans de service en Afrique à son retour en congé en France, il est assailli de questions sur le continent noir : «ça doit être terrible de vivre environné de sauvages ?», lui demande une voisine. «Les sauvages ne sont pas plus, sensiblement, désagréables, en Afrique qu’en France, et ils sont plus honnêtes», réplique Maurice DELAFOSSE.

Maurice DELAFOSSE a une conception particulière de l’indigénat. Il souhaite la participation des indigènes à l’administration locale «Dans les sociétés indigènes d’Afrique Occidentale, les détenteurs de la souveraineté ne sont pas les chefs ; ce sont les assemblées qui entourent ces chefs» dit-il. Pour lui, le système colonial doit à la fois servir la France et les Africains, c’est un gage de son efficacité. Il réclame  que l’enseignement soit donné dans les langues africaines. 

«C’est l’honneur de la France que d’avoir  des administrateurs coloniaux qui, à force d’intelligence et de sympathie, entrent si bien dans la mentalité indigène», disait Lucien LEVY-BRUHL (1857-1939, auteur de l’ouvrage, la mentalité primitive et fondateur de l’Institut d’Ethnographie). Dans ses cours à l’école coloniale, DELAFOSSE disait «comportez-vous honnêtement, et non pas en simples machines administratives. Travaillez pour les indigènes».

A cette époque, en Afrique Occidentale, il n’y avait pratiquement pas de femmes blanches. Tous les Blancs, séjournant un certain temps dans ces pays, avaient ainsi «leur femme noire». Maurice DELAFOSSE avait remarqué une jeune fille à la Cour de son ami Aoussou, le chef d’Abli, qui la lui accorda pour femme. Ce fut une sorte de mariage, selon la coutume du pays. Ce type d’union, admis ou restauré par le Général Louis Faidherbe (1818-1889, gouverneur du Sénégal), avait un caractère officiel sur place. De cette rencontre amoureuse, Maurice et la jeune Amoin KRE, née en 1886, eurent deux fils, Henri Kaoumé DELAFOSSE (1903-1971), et Jean Kouassi DELAFOSSE (1906-1962) reconnus par leur père. 

Celui-ci s’occupa de leur instruction, même après son retour en France. Tous deux devinrent, plus tard, des personnalités marquantes de leur pays la Côte-d’Ivoire : Henri DELAFOSSE entra dans l’administration et la magistrature,  et fut nommé Chevalier de la Légion d’honneur ; Jean DELAFOSSE fut nommé Ministre d’Etat à l’indépendance par le Président Houphouët-Boigny, puis président du Conseil économique et social et Chevalier de la Légion d’honneur. Père de dix enfants, il laisse aujourd’hui une nombreuse descendance, en France et en Côte-d’Ivoire.

De retour en France, Maurice DELAFOSSE va se marier, le 11 novembre 1907, avec Alice HOUDAS (1833-1929). Le jeune ménage habite d’abord au 114 avenue Victor Hugo, à Boulogne-Billancourt, puis par la suite à la rue Vaneau, à Paris. Octave HOUDAS et Maurice DELAFOSSE partagent les mêmes valeurs, soit cette large ouverture d’esprit, cette attention bienveillante à tous, ce respect de l’homme, quel qu’il soit. Maurice DELAFOSSE révèle à sa future épouse, épouse, la veille du mariage,  qu’il avait une compagne et des enfants en Afrique. «La seule révélation de l’existence de ces enfants avait positivement ulcéré ma mère», dira Louise DELAFOSSE, dans sa biographie. Maurice DELAFOSSE a, finalement, reconnu ses deux enfants africains, mais ne les revit jamais après son départ de la Côte-d’Ivoire, en 1908.

2 – Maurice DELAFOSSE, une fibre sociale et républicaine

Arrivé à Témoudi, en Côte-d’Ivoire, 26 décembre 1894, à l’âge de 24 ans, il se lie d’amitié avec Albert NEBOUT  (1862-1940), administrateur colonial,  considéré comme un pacifique, partisan de la douceur et de la diplomatie. Il compte parmi ses amis, Charles MONTEIL (1871-1949), le père de l’universitaire Vincent MONTEIL (1913-2005) et auteur d’un ouvrage sur les Khassonké en 1915.

Maurice DELAFOSSE critique les méthodes brutales et inefficaces du colonisateur «Nous n’avons pas pu faire disparaître les luttes intestines et sanglantes de tribu à tribu, et surtout nous avons été réduits à faire la guerre à notre tour et au cours d’innombrables colonnes ou opérations de police, à tuer plus d’hommes, à brûler plus de villages que jamais n’en avaient tués, ou brûlés El Hadji Oumar, les Ahmadou, Samory», dit-il. Maurice DELAFOSSE réprouve les méthodes brutales employées par le colonisateur pour «pacifier», l’Afrique et les exigences excessives imposées à une population soumise à la force. 

Il ne cessera de dénoncer le «régime des boys» dans lequel le colonisateur a exposé la population, à l’action de mauvais chefs locaux ; Ces derniers étaient, en fait, imposés pour leur docilité et leur manque de discernement.

Maurice DELAFOSSE rejette la méthode forte de certains colonialistes et prône la méthode douce. La démarche indigéniste s’appuie sur des méthodes de colonisation subtiles, en passant par la connaissance des hommes. Il s’agit de convaincre, plutôt que contraindre, de disposer des hommes et des choses, non pas par la force, mais par diverses tactiques qui requièrent patience, diligence et une très bonne connaissance de la culture et de la mentalité africaines. «Avec la patience des Noirs, on peut arriver à bout d’eux sans employer les moyens violents. La patience des Africains pouvant, en cas de besoin, surpasser celle de l’Européen le plus patient», dit Maurice DELAFOSSE. Ou encore dit-il «la colère et les invectives n’ont que des résultats négatifs sur le perfectionnement des serviteurs noirs». 

Ainsi, à 25 ans, en mars 1896, sans faire partie du corps des administrateurs, DELAFOSSE se retrouve administrateur par intérim du cercle de Baoulé (RCI). Albert NEBOUT dira de cet intérim en 1897, que Maurice DELAFOSSE «a su se faire obéir et aimer par tous les indigènes de sa circonscriptions. Sa douceur et sa patience lui rendront toujours facile l’administration des Noirs auxquels il s’intéresse». On retrouve des éloges similaires quand en mai 1906, Maurice DELAFOSSE assure l’intérim du gouverneur François-Joseph CLOZEL, «Par sa vie simple et droite, par son dévouement, son habileté, son équité scrupuleuse, ses sentiments d’humanité, il est l’honneur des administrateurs coloniaux», dira Albert NEBOUT.

Maurice DELAFOSSE, lors de son séjour en Côte-d’Ivoire, menait une vie patriarcale, de chef de village. Avec ce comportement un peu féodal, Maurice DELAFOSSE porte à la nature et aux gens qui l’entourent le même intérêt que porte le propriétaire à ses terres et à ses fermiers. En effet, il a adopté un jeune garçon d’une dizaine d’années, Amané, le plus jeune fils de l’ancien chef du village, mort en avril 1896, et qui a laissé une trentaine d’enfants. Il lui a appris à lire et à écrire. 

«DELAFOSSE n’a pas été mauvais. Il est pacifique. Il a beaucoup travaillé pour la Côte-d’Ivoire, et notamment le Baoulé. Il a toujours montré le bon chemin», dit un notable d’Abli, Kouakou Le Kouadio.

Cependant, dans la nuit du 8 au 9 décembre 1900, un chef rebelle Kouadio Okou a brûlé case de Maurice DELAFOSSE. L’administration coloniale mettra plus d’une année, soit le 3 juillet 1901, pour neutraliser l’insoumis. Cette attaque fait douter à DELAFOSSE, un moment, de sa confiance en ses propres conceptions de colonisation pacifique et presque sentimentale.

B – Maurice DELAFOSSE, un humaniste lésé dans sa carrière

Sa personnalité trop accusée, son humanisme, et son indépendance de caractère font que Maurice DELAFOSSE n’a pas compris que les intrigues de l’administration coloniale vont gravement nuire à sa carrière. «Mon père, contrairement à ce qu’on pourrait croire de ses manières posées et calmes, était facilement imprudent, généralement par excès de confiance», dit sa fille Louise DELAFOSSE. Ainsi, l’échec de la mission BRAULOT, en 1896, de négociation avec Samory, va être reproché à Maurice DELAFOSSE. En 1897, le capitaine BRAULOT, ainsi que 97 tirailleurs sénégalais, sont massacrés dans un guet-apens tendu par des troupes de Samory TOURE. 

Bien que chargé de la comptabilité de cette mission, un rôle secondaire, cette affaire est le début des ennuis administratifs de Maurice DELAFOSSE. Le gouverneur général Jean-Baptiste CHAUDIE (né 1853, 1er gouverneur des six colonies de l’A.O.F. de 1895 à 1900, basé à Saint-Louis) rejette la responsabilité de l’échec de cette mission sur NEBOUT, et en particulier sur Maurice DELAFOSSE, en raison de sa démarche pacifiste, jugée comme étant un «discours défaitiste». Comme on le sait maintenant, Samory TOURE sera capturé le 29 septembre 1898, par surprise, sans coup de fusil, par le Sergent Bratières, et suivant les renseignements d’Henri GADEN. Samory sera exilé au Gabon et va y mourir le 2 juin1900, de pneumonie.

BINGER, NEBOUT et CLOZEL, qui sont des amis de Maurice DELAFOSSE quittent la colonie de Côte-d’Ivoire. Arrive ANGOULVANT avec une politique coloniale basée exclusivement sur la force et le mépris. En 1913, le gouverneur ANGOULVANT ordonne aux indigènes, par un travail forcé, de construire une route large, en forêt pour son automobile, fraîchement débarquée : «Les habitants du village seront suffisamment rémunérés par la satisfaction du travail accompli en commun», dit le nouveau gouverneur. Maurice DELAFOSSE écrira dans son «Histoire des colonies», que cette méthode brutale risque de n’avoir d’autres résultats que «retarder la pacification du pays, et d’entraîner la mort du plus grand nombre d’hommes, la misère de maintes populations indigènes, et la ruine de vastes territoires». Maurice DELAFOSSE rejette la «mission civilisatrice» de la colonisation et insiste sur la nécessité de définir une politique indigène plus humaniste, parce que fondée sur le véritable respect de l’homme africain.

A la guerre de 1914, Maurice DELAFOSSE est mobilisé à l'état-major du Gouvernement militaire de Paris, dans le service auxiliaire. Cependant, le gouverneur général de l’A.O.F., Amédée William MERLAUD-PONTY (1866-1915), meurt à Dakar le 13 juin 1915. C’est F-G CLOZEL, en fonction au Mali, qui est désigné pour le remplacer, et qui laisse l’intérim de gouverneur à son Secrétaire général, HENRY, lequel meurt, quelques jours plus tard. CLOZEL demande à DELAFOSSE de le rejoindre au Sénégal, en qualité de chef du service des Affaires civiles, mais, en fait, il eut, constamment, la direction des Affaires politiques et administratives.

DELAFOSSE a également en charge, le «Comité d’études historiques et scientifiques de l’Afrique Occidentale française», créé le 10 décembre 1915, par CLOZEL. Il travaille également sur une réforme du droit foncier, et considère que la propriété collective convient le mieux à l’Afrique que le système occidental de propriété individuelle et aliénable. «C’est l’homme qui appartient à la terre, et non l’inverse», dit-il.

Plusieurs éléments compliquent le retour de Maurice DELAFOSSE en Afrique. L’indemnité de logement promise par le gouverneur CLOZEL ne sera jamais attribuée. DELAFOSSE qui est venue au Sénégal avec sa femme et ses deux enfants et qui a conservé son appartement parisien à la rue Vaneau, se voit contraint de choisir une maison à Dakar, hors du centre ville, sans électricité, en face de l’Ile du Serpent. Dans la nuit du 1er au 2 janvier 1916, un voleur dérobe toutes ses économies.

DELAFOSSE sera finalement nommé administrateur de 1ère classe et trouve le 2 février 1916, un appartement au 35 avenue Roume, en centre ville de Dakar. DELAFOSSE découvre le sport favori des coloniaux : la médisance. «La hiérarchie prend des proportions inattendues et odieuses, et chacun vous prend à part pour vous dire du mal de tout le monde», dit-il. «La vie coloniale serait charmante sans les Européens», dira Mme Alice DELAFOSSE. La famille DELAFOSSE reçoit beaucoup de monde, et contrairement aux usages de l’époque, dont des Africains. Il avait comme ami, le chef de la confrérie des Tidjanes, El Hadji Malick SY (1855-1922). «Il avait fait à mon père une excellente impression. Il lui a remis un ouvrage qu’il venait de publier à Tunis, et que mon père envoya à mon grand-père Houdas», écrit Louise DELAFOSSE. Aveugle, El Hadji Malick SY dicte ses œuvres à ses secrétaires. La légende locale affirme qu’il voit Mohamed en songe chaque nuit, et c’est l’éclat de la gloire du Prophète qui lui a brûlé les yeux.

CLOZEL, protecteur de DELAFOSSE, est atteint d’une maladie des reins, va se soigner en France, il est remplacé 10 juin 1916, par Gabriel ANGOULVANT. Blaise DIAGNE (1872-1934), élu député du Sénégal depuis le 10 mai 1914, s’inscrit dans la lignée de la politique d’assimilation et de la méthode forte de MAGINOT et de PONTY. En février 1916, ce seront 50 000 tirailleurs sénégalais, et non 7000, qui seront envoyés comme chair à canon, lors de la 1ère guerre mondiale. François CLOZEL est limogé, brutalement, le 9 mai 1917 et remplacé en juin 1917, par Joost Van VOLLENHOVEN (1877-1918, gouverneur de l’AOF de juin 1917 au 17 janvier 1918) ; celui-ci, soutenu par Albert LEBRUN (1871-1950, président de la République), apprécie à sa valeur la collaboration remarquable de DELAFOSSE qui est un défenseur d’une politique indigène saine. Van VOLLENHOVEN est de caractère autoritaire, mais il a retenu des travaux de Maurice DELAFOSSE l’idée que les indigènes devaient évoluer dans le sens de leur propres traditions, et que la France devait respecter ces traditions, afin de rétablir l’aristocratie et la hiérarchie.

DELAFOSSE suggère, dans un mémoire du 22 septembre 1917, la création d’assemblées locales indigènes, avec le moins d’intermédiaires possible entre l’administrateur et les masses. Les objectifs assignés sont, notamment «d’assurer la paix et la sécurité, d’organiser fortement les sociétés dans le sens de leur tradition, et d’améliorer le bien-être matériel des indigènes, favoriser leur évolution morale». Ces conseils, que recommandait Maurice DELAFOSSE, n’ont jamais fonctionné.

En revanche, le colonisateur a remis en scelle les fils des anciens dignitaires africains, à travers l’institution du chef de Canton. «Il faut consolider et civiliser le commandement nègre», disait Jules BREVIE. Ces chefs sont considérés, par le colon, comme les représentants de civilisations humaines que la France républicaine devait à ses traditions républicaines de respecter.Van VOLLENHOVEN est lucide ; il entrevoyait sa disgrâce. On l’avait chargé d’intensifier la production, par l’AOF, de denrées et matières premières à destination de la Métropole, en guerre. 

Van VOLLENHON, sous la pression des maisons privées bordelaises et marseillaises qui manquaient de main-d’œuvre, était hostile à cette levée en masse des troupes africaines. Lorsque Georges CLEMENCEAU (1841-1929, président du Conseil) décide d’un recrutement supplémentaire de tirailleurs sénégalais et charge cette mission Blaise DIAGNE, le nouveau gouverneur du Sénégal, s’estime désavoué et part au front. Blessé le 19 juillet 1918, Joost Van VOLLENHOVEN meurt le 20 juillet 1918. Cependant, avant de quitter le Sénégal, Van VOLLENHOVEN nomme DELAFOSSE secrétaire général de l'A.O.F. par intérim. Le 5 février 1918, avant même de débarquer à Dakar comme gouverneur général chargé de mission, Gabriel ANGOULVANT conteste cette nomination et fait preuve, vis-à-vis de DELAFOSSE, d'une hostilité manifeste. «DELAFOSSE, très expérimenté en affaires indigènes, n’a pas de vigueur nécessaire pour commander une colonie en Afrique», disait MAGINOT.

Maurice DELAFOSSE, un scientifique, un homme pur mais imprudent, n’a jamais bien compris le fonctionnement de l’administration coloniale, avec ses hypocrisies et ses intrigues. Il a, en particulier, sous-estimé la toute puissance du député Blaise DIAGNE, une étoile montante du système du système colonial, qui finira par devenir Ministre des Colonies. Mais DELAFOSSE était en opposition farouche à la politique d’assimilation conduite par Blaise DIAGNE et ne manquait pas de l’écrire : «La civilisation africaine est aussi ancienne que la nôtre, avait sa grandeur et mériterait l’estime de tous». Louise DELAFOSSE reconnaît que son père a sous-estimé la grande influence de Blaise DIAGNE. «Mon père, sous son apparence flegmatique, était trop passionné pour se taire, et la prudence n’était pas son fort», dira Louise DELAFOSSE.

Blaise DIAGNE, venu pour le recrutement en tant que Commissaire du Gouvernement, avec rang de gouverneur, se montre aimable mais agit en sous-main : son animosité à l'égard de DELAFOSSE vient de l'antagonisme de leurs conceptions, notamment en ce qui concerne l'assimilation. ANGOULVANT qui l'avait officiellement proposé pour le grade de gouverneur revient sur sa proposition ; intrigues et cabales se multiplient. On exhume des notes et brouillons dans lesquels DELAFOSSE manifeste une conception, en matière de politique indigène, diamétralement opposée à celle d'ANGOULVANT. 

Finalement, malgré l'obstruction de celui-ci et celle plus discrète de Blaise DIAGNE, le Ministre des colonies nomme DELAFOSSE gouverneur, mais de l'Oubangui-Chari (actuel TCHAD), dont le climat est tel qu'on sait qu'il ne pourra rejoindre son poste. Maurice DELAFOSSE demande sa mise à la retraite anticipée qui lui est accordée en décembre 1919. Le 27 février 1918, Maurice DELAFOSSE retourne, définitivement, en France.

II – Maurice DELAFOSSE, un ardent défenseur des civilisations africaines

Maurice DELAFOSSE est le «plus grand des africanisants de France» disait Léopold Sédar SENGHOR. Il a saisi toute la valeur du culte des ancêtres. «Mes idées du caractère unitaire de la civilisation négro-africaine ont mûri au contact de Maurice DELAFOSSE qui a le mieux, avec Léo FROBENIUS, compris la démarche du Négro-africain», ajoute le président SENGHOR. 

A – Maurice DELAFOSSE prône l’unité de la culture noire

«L’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire», avait dit, imprudemment, Nicolas SARKOZY, dans un discours du 26 juillet 2007, à Dakar. Maurice DELAFOSSE affirme, quant à lui, qu’il n’existe pas de peuple non-civilisé. «Il faudrait qu’on sache enfin, qu’il n’y pas de races supérieures ou de races inférieures en soi ; il n’y a que des groupements dissemblables», précisera Arnold Van GENNEP (1873-1957, un ethnologue français).

Dans le tome III, consacré aux «civilisations africaines», de sa mémorable étude «Haut-Sénégal-Niger (Soudan français)» parue en 1912, Maurice DELAFOSSE prend le soin de préciser le concept de «civilisation». Si par «civilisation», on entend l’état de culture sociale, morale et matérielle, il est certain qu’on est forcé de considérer que les indigènes du Soudan comme ne faisant partie de la civilisation, au sens occidental du terme. Mais si l’on attribue au mot «civilisation», son sens véritable, l’état de culture «on est obligé d’admettre que, pour avoir une culture et un état social, fort différents des nôtres, les habitants du Soudan, n’en ont pas moins, eux aussi des civilisations». Ces civilisations sont codifiées par un ensemble de coutumes et de traditions.

Dans son ouvrage «Civilisations négro-africaines», paru en 1925, Maurice DELAFOSSE précise les civilisations africaines à travers les religions, la famille, les institutions sociales, l’organisation politique, la vie intellectuelle, culturelle et artistique des Africains. Il y expose le «caractère d’unité» des civilisations africaines. «Il existe une culture africaine nettement définie, aussi bien chez les peuples noirs les plus avancés que chez les plus arriérés, et que l’islamisation, même la plus reculée, n’a point réussi à modifier profondément», souligne t-il. Maurice DELAFOSSE dégage les principes fondamentaux de la civilisation africaine.

Tout d’abord, les coutumes observées par les Africains sont demeurées dans leur cadre ancestral, la religiosité des Noirs. «Les préoccupations d’ordre divin l’emportent chez, le plus souvent, sur les préoccupations d’ordre humain», précise t-il. La divinité n’est pas quelque chose de lointain, d’extraordinaire, de difficilement accessible, mais au contraire, elle fait partie intégrante de la société. Cette religion qui n’est ni le fétichisme, ni le totémisme ou le théisme, est l’animisme. C’est une religion des «forces et des éléments» de la nature.

Ensuite les sociétés traditionnelles africaines sont des organisations collectivistes et patriarcales. «Chaque groupe, issu d’une même lignée, constitue une cellule à la fois indivisible et imperméable», d’où un fort culte des ancêtres. Ainsi la religion est familiale et localisée dans le groupe. Maurice DELAFOSSE est un apôtre de «l’islam noir».

Il remarque l’islamisation n’a point réussi à modifier, profondément, cet état de fait. Selon lui, l’islam africain présente l’avantage d’être tolérant vis-à-vis  de l’animisme. L’islam, dès lors qu’il est acclimaté par les sociétés africaines, devient un élément essentiel de l’identité négro-africaine. Le fils de son ami, Charles MONTEIL (1871-1949, administrateur colonial), Vincent MONTEIL (1931-2005), éminent universitaire, écrira un remarquable ouvrage, intitulé «Islam noir», paru chez Seuil en 1964.

Maurice DELAFOSSE est un apologiste d’une intégration des valeurs anciennes dans une personnalité africaine modernisée. En effet, dans une démarche que l’on pourrait qualifier de «paternaliste», Maurice DELAFOSSE s’intéresse à une «Afrique authentique, c’est-à-dire dégagée des pollutions de la contamination européenne», et du fanatisme musulman. Plus une société africaine est développée, moins elle est authentique ; elle devient une «caricature grotesque des Européens». Orientaliste, linguistique, son travail de terrain, et notamment ses dix années de séjour en Côte-d’Ivoire, ainsi que ses enseignements et recherches à l’école des Langues orientales et à l’école coloniale, feront de Maurice DELAFOSSE un savant de la connaissance de la culture africaine. Il se voulait être un conservateur des traditions et structures anciennes, un fondateur d’un humanisme colonial.  «L’utilisation de ce qui existe de bon, dans les sociétés indigènes devait être développé», dit-il.

Enfin, Maurice DELAFOSSE sacralise la tradition orale porteuse de valeurs culturelles. En contradiction avec sa démarche positiviste, l’Afrique n’ayant ni archéologie ni épigraphie, Maurice DELAFOSSE est l’un des premiers chercheurs à accorder une place de choix à la tradition orale, y compris dans le récit de l’histoire. Il considère la tradition orale comme un substitut acceptable de l’écrit. «Il existe en cette partie de l’Afrique (le Soudan), une littérature populaire d’une extraordinaire richesse, mais elle est uniquement orale. Cette littérature n’est pas seulement riche ; elle est variée et aborde tous les sujets», dit-il. Par conséquent, et bien avant Amadou Hampâté BA, Maurice DELAFOSSE confère à la tradition orale reconnaissance et visibilité. C’est à ce titre que Maurice DELAFOSSE mentionne que la littérature orale et populaire «est fort riche et suffisamment variée» en Afrique. 

Cette production de l’esprit se compose de légendes religieuses, de traditions cosmogoniques et historiques, de contes merveilleux, de chansons épiques ou satiriques, d’embryons de pièces comiques. Ce sont les griots et les conteurs qui ont véhiculé ces œuvres : «l’art du bien dire semble inné chez la plupart des Noirs, qui aiment parler, et dont beaucoup sont doués d’éloquence», dit-il. «Pour bien connaître une race humaine (…), pour comprendre sa vie intellectuelle, il n’est rien de tel que d’étudier son folklore, c’est-à-dire sa littérature naïve», ajoute Maurice DELAFOSSE.

B – Maurice DELAFOSSE, les Africains possèdent une histoire glorieuse

Pour Maurice DELAFOSSE, les Africains possèdent une histoire glorieuse et créatrice illustrée à l’époque médiévale par la splendeur des empires du Soudan et de la civilisation du Bénin. S’agissant de ces organisations politiques : «Il y a là un mélange d’autocratie, d’oligarchie et démocratie dont l’ensemble, très compliqué, est bien éloigné, en tout cas, de la monarchie absolue et dans lequel se trahit visiblement le besoin collectif des Noirs de soutenir les intérêts de la collectivité, quitte à sacrifier ceux de l’individu», dit-il.

Maurice DELAFOSSE, qui est un orientaliste, donne une place importante aux sources arabes. En étroite relation avec son beau-père Octave HOUDAS (professeur d’Arabe en Algérie dès 1860), il traduira le «Tarikh El-Fettach», «les chroniques du Fouta sénégalais», ainsi que «les traditions historiques et légendaires du Soudan». Il s’appuyera sur les travaux d’Abou Obeïd El-Békri (1014-1094, géographe et historien hispanique, auteur de Description de l’Afrique septentrionale, un ouvrage de référence sur l’histoire africaine), qui remontent au XIème siècle. Tous ces documents attestent de l’ancienneté et de la splendeur de l’histoire de l’Afrique notamment du Fouta-Toro et de l’empire du Ghana. Maurice DELAFOSSE étudiera «Tombouctou, son histoire, sa conquête», en linguiste et ethnologue, il a nous légué, notamment, des contributions sur les Agni, les Sara du Tchad, les Libériens et les Baoulés, les Vaï, leur langue et leur système d’écriture. Maurice DELAFOSSE mériterait que lui soit consacrée une thèse de doctorat, tant sa production intellectuelle, riche et variée, devrait être valorisée à l’aube du XXIème siècle où le conservatisme et l’étroitesse refont surface.

Dans les travaux de Maurice DELAFOSSE l’empire du Mali apparaît comme étant le noyau, la quintessence de l’empire soudanais. «De tous les empires indigènes qui se constituèrent dans le Soudan occidental, celui du Mali fut incontestablement le plus puissant et le plus glorieux», dit-il. Maurice DELAFOSSE considère que l’empire du Ghana est un empire fondamentalement «nègre», dont la capitale est Koumbi-Saleh. Cette ville, décrite de façon précise par El-Békri en 1067, située dans l’actuelle Mauritanie, a été localisée lors des fouilles conduites, en 1913, par d’Albert BONNEL de MEZIERES (1870-1942). 

Maurice DELAFOSSE est fasciné par la «race» Peule, qui se définit par le contraste entre son appartenance à la race blanche, et le fait qu’elle parle une langue «nègre». Ils sont d’origine sémite venus d’Orient. Les Peuls, selon lui, seraient des «Judéo-syriens» qui seraient les premiers dignitaires de l’empire du Ghana. Maurice DELAFOSSE s’inspire, sur ce point, des travaux de Louis FAIDHERBE et d’El-Békri qui signalent au XIème siècle la présence d’empereurs Peuls, des DIA et des SOW au Ghana. Le «Tarikh-El Soudan» fait état de 22 souverains d’origine blanche, les ancêtres des Peuls et qui sont les fondateurs de l’empire du Ghana, vers 300 de notre ère, avant qu’ils ne fussent renversés au VIIème siècle par une dynastie Soninké et qu’ils ne s’installent au Fouta-Toro, dans le Nord du Sénégal.

Par ailleurs, Maurice DELAFOSSE a éclairci, les origines égyptiennes d’une nécropole antique en Côte-d’Ivoire. En effet,  intrigué par certaines perles portées par les femmes et dont les indigènes disaient qu’elles venaient de la terre, DELAFOSSE alla visiter la montagne des perles, située à 30 km de Témoudi, en Côte-d’Ivoire. Les indigènes lui diront, qu’autrefois, se trouvaient là des squelettes entiers, portant des anneaux de bronze et de bijoux d’or, ressemblant aux perles égyptiennes. C’est une nécropole antique qui fait dire dans un article paru en 1900, à Maurice DELAFOSSE qu’il y a des traces probables de la civilisation égyptienne en Côte-d’Ivoire.

Dans la pensée de Cheikh Anta DIOP l’appréciation de l’apport des idées de Maurice DELAFOSSE est contrastée. S’il loue, chez l’auteur «Les Noirs de l’Afrique», le fait d’avoir magnifié les fastes de l’empire du Mali, Cheikh Anta DIOP lui reproche, en même temps d’avoir écarté l’idée selon laquelle la civilisation égyptienne serait d’origine noire. Ce qui fait dire à Jean-Loup AMSELLE que Maurice DELAFOSSE est un «africaniste ambigu».

En dépit de ses imperfections, les théories de Maurice DELAFOSSE représentent un progrès majeur par rapport aux conceptions rétrogrades de son temps. Dans un univers colonialiste fait, parfois, du rejet de l’autre, il a pu professer, au détriment de sa carrière et de sa santé, l’originalité et la spécificité de la culture africaine. Et pour cela, je lui devais cet hommage.

Par Amadou Bal BA