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Les migrants accusent la Grèce de les refouler en mer

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Mardi, 15 décembre 2020

Les migrants accusent la Grèce de les refouler en mer

Aux premières heures d'un dimanche de fin novembre, Jeancy Kimbenga, 16 ans, a tenté de rejoindre l'Europe pour la troisième fois. Ce jour-là, il était à bord de l'un des trois canots pneumatiques qui ont débarqué de Turquie sur l'île grecque de Lesbos.

Turquie - InfoMigrants

Ce jour là, comme lors de ses deux précédentes tentatives, Jeancy affirme avoir été renvoyé de force dans les eaux turques.

C'est ce que l'on appelle les refoulements. Sans considération de la situation individuelle des migrants et sans aucune possibilité de demander l'asile, ces refoulements sont illégaux au regard du droit international des droits de l'homme.

La Grèce a nié avoir recours à de telles méthodes, insistant sur le fait qu'elle se conforme au droit européen et international et qu'elle protège les frontières de l'Union européenne.

Lors de cette troisième tentative pour se rendre dans l'UE, Jeancy, qui est originaire de la République démocratique du Congo, a documenté une partie de son voyage dans l'espoir que les preuves de sa présence sur le sol grec l'empêcheraient d'être renvoyé en Turquie.

Il faisait encore nuit lorsque les trois bateaux ont débarqué à la pointe sud-est de Lesbos, appelée Kratigos, le 29 novembre.

Les nouveaux arrivants se sont rassemblés dans une forêt non loin de là et ont attendu l'aube, envoyant des photos et leur position GPS à Aegean Boat Report, une ONG norvégienne qui surveille les flux migratoires dans la région.

Plus tard dans la journée, l'universitaire grec Kostas Theodorou faisait du vélo dans la zone avec sa femme lorsqu'ils sont tombés sur deux femmes qui prétendaient être des migrantes qui venaient d'arriver sur l'île quelques heures plus tôt.

Les femmes ont déclaré qu'elles étaient toutes deux chrétiennes, enceintes et qu'elles n'avaient pas mangé depuis trois jours.

Deux femmes migrantes à Lesbos

"Elles ont dit qu'elles voulaient aller à l'hôpital ou au camp de migrants. Ma femme est partie chercher de l'argent pour que nous puissions les mettre dans un taxi", a déclaré M. Theodorou, professeur assistant à l'Université de la mer Égée. Mais lorsqu'il a suggéré d'appeler la police, les femmes ont craint que leur passage en Europe ne s'achève brutalement.

Les groupes de migrants ont alors quitté la forêt et se sont dirigés vers le nord, prenant d'autres photos des endroits qu'ils ont traversés. Aegean Boat Report a publié leurs déplacements sur Facebook et a contacté les autorités grecques.

La BBC a vérifié de manière indépendante les éléments fournis par des migrants et plusieurs endroits où ils se promenaient dans le sud de Lesbos.

Plusieurs spots capturés par les nouveaux arrivants ont été vérifiés à l'aide d'images satellites sur Google Street View

Jeancy Kimbenga et les autres ont été accueillis par une équipe d'officiers des garde-côtes helléniques (HCG) et mis dans un bus. On leur a dit qu'ils seraient emmenés dans un camp spécial de quarantaine en raison de la pandémie de Covid-19. Au moins deux plaques d'immatriculation des gardes-côtes et un officier sont visibles dans les images que la BBC s'est procuré sur les lieux.

Le bus a roulé pendant deux heures vers le nord de l'île et s'est arrêté dans un petit port où des hommes cagoulés attendaient. L'adolescent a enregistré une vidéo sur son portable à l'intérieur du bus.

"Ils se sont habillés en ninja[s], ils veulent nous faire monter à bord d'un bateau et nous renvoyer en Turquie", dit-il.

Le garçon affirme que les officiers grecs ont ensuite pris le téléphone de tout le monde, les ont violemment battus et les ont forcés à monter sur "un grand bateau des garde-côtes avec quelque chose comme un canon à l'avant" qui les a emmenés en mer.

Là, ils ont été forcés à monter dans des radeaux de sauvetage et ont été laissés à la dérive vers les eaux territoriales turques, ajoute -t-il.

Jeancy affirme qu'il a été profondément traumatisé.

On ne sait pas exactement pourquoi, mais seuls deux des trois groupes arrivés à Lesbos ce dimanche matin ont été renvoyés.

Quelques heures plus tard, à 2 h 40 le 30 novembre, les garde-côtes turcs ont récupéré 13 migrants dans un radeau de sauvetage, au large du cap Kadirga, au nord de Lesbos.

On peut reconnaître la femme au pull rouge, qui a rencontré Kostas Theodorou et son épouse, en train de descendre du bateau, sur une photo publiée par les garde-côtes turcs. Jeancy dit qu'il était lui aussi sur ce bateau.

Moins de trois heures plus tard, un deuxième radeau avec 18 migrants a été secouru dans la même zone. On peut voir un homme avec un dessin fluorescent sur son pull, qui avait été photographié dans la forêt de Lesbos le matin précédent, en train de quitter le bateau des garde-côtes turcs.

Les garde-côtes turcs ont secouru deux radeaux aux premières heures du 30 novembre

Les garde-côtes turcs ont secouru deux radeaux aux premières heures du 30 novembre

Des dizaines d'incidents similaires ont été signalés ces derniers mois et l'ONG Aegean Boat Report affirme que depuis le début de l'année, les autorités grecques ont effectué près de 300 refoulements. La Turquie accuse son voisin d'avoir également adopté cette pratique.

La Grèce, cependant, insiste sur le fait qu'elle "ne participe pas aux soi-disant refoulements", et le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis a condamné ces allégations comme "une insulte aux garde-côtes helléniques". Mieux, le pays blâme la Turquie.

Le ministre des migrations et de l'asile Notis Mitarachi a déclaré à la BBC qu'il était de la responsabilité de la Turquie d'éliminer les routes de contrebande et de "protéger la vie humaine en mer en empêchant les bateaux inaptes à la navigation de quitter le sol turc".

Avant de quitter Lesbos, les migrants ont pris des photos des voitures des gardes-côtes grecs

La Turquie a signé un accord avec l'UE en 2016 pour empêcher les migrants et les réfugiés de passer en Grèce, mais le pays a déclaré cette année qu'il ne pouvait plus l'appliquer.

Ce n'est pas seulement la Grèce qui est dans l'œil du cyclone, mais aussi l'Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex), qui aide la Grèce à surveiller les frontières maritimes du bloc.

Elle est maintenant accusée d'aider, ou de fermer les yeux, sur les refoulements en mer Égée, et les dernières accusations ont déclenché l'une des plus grandes crises depuis sa création.

Le mois dernier encore, lors d'une réunion de Frontex sur les refoulements, le représentant suédois a présenté des témoignages d'officiers suédois qui en ont vu un au large de l'île de Chios.

Un rapport interne de Frontex, vu par la BBC, décrit plusieurs rapports d'incidents graves (SIR), énumérant les irrégularités ou les violations présumés de droits. L'un des comptes-rendus les plus détaillés - intitulé SIR 11095/2020 - fait état d'un incident qui a eu lieu dans la nuit du 18 au 19 avril 2020 ; il indique qu'un avion de Frontex a été témoin d'un refoulement, et que les autorités grecques ont pressé Frontex de fermer les yeux.

Extraits du rapport d'avril de Frontex*.

  • 23:05 L'avion de surveillance de Frontex repère un bateau gonflable avec environ 20 à 30 [personnes à bord], s'arrête et un patrouilleur grec est tout près
  • 23:22 Le chef de l'équipe Frontex envoie un rapport d'alerte précoce aux autorités grecques compétentes (incident dans les eaux territoriales grecques) - Deux patrouilleurs [garde-côtes grecs] et [garde-côtes turcs] sont à proximité de la cible
  • 00:03 L'avion de surveillance de Frontex observe et envoie au [QG de Frontex] la photo du patrouilleur grec remorquant un bateau gonflable vide. Les migrants sont à bord du patrouilleur
  • 00:06 Les experts grecs en matière de frontières maritimes demandent à l'avion de surveillance de Frontex de voler vers le sud, contrairement au programme de vol, de voler vers le sud-est
  • 02:37 Les migrants sont transférés à bord du bateau gonflable précédemment remorqué par le patrouilleur ; le deuxième patrouilleur attend à proximité
  • 02:46 L'avion de surveillance de Frontex prend une photo d'un patrouilleur grec remorquant le bateau gonflable avec des migrants à bord vers les eaux territoriales turques. Un expert des frontières maritimes demande à se rendre au nord

*Certains détails ont été modifiés par souci de concision et certaines abréviations ont été explicitées

Le chef de Frontex, Fabrice Leggeri, interpellé par les membres de la commission des libertés civiles du Parlement européen fin novembre, a déclaré qu'aucune preuve n'avait été trouvée d'une implication "active, directe ou indirecte" de Frontex dans les refoulements. Seul l'Etat membre hôte (la Grèce) pouvait décider de ce qui devait être fait, a-t-il ajouté.

Certains députés ont soutenu le travail de Frontex, mais un groupe, les socialistes et démocrates, a demandé la démission de M. Leggeri. L'eurodéputée néerlandaise de gauche verte Tineke Strik a affirmé à la BBC que "Leggeri n'est plus crédible". Elle souhaite qu'une commission d'enquête se penche sur les "violations des droits de l'homme à la frontière extérieure".

L'Agence européenne des droits fondamentaux (FRA) a également accusé la Grèce d'effectuer des refoulements à sa frontière terrestre avec la Turquie. Dans un rapport d'octobre 2020, elle cite des incidents sur la rivière Evros en 2018, ainsi que des allégations de mauvais traitements physiques par la police, les gardes-frontières ou des groupes paramilitaires.

Le gouvernement d'Athènes, quant à lui, a salué le travail de ses garde-côtes et a souligné la réduction de 80 % des arrivées de migrants cette année. Il s'est efforcé de faire face aux milliers de migrants et de réfugiés qui sont arrivés à Lesbos.

Jeancy Kimbenga, 17 ans, est pour l'instant à Istanbul et tente de trouver un endroit où passer l'hiver.

"Mais j'essaierai de retourner en Europe, quand je me sentirai mieux et si Dieu le permet", dit l'adolescent congolais.

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