APRNEWS: Tidjane Thiam «Dans mon pays, il n’y a ni démocratie ni croissance miracle»

APRNEWS: Tidjane Thiam «Dans mon pays, il n’y a ni démocratie ni croissance miracle»

Tidjane Thiam, figure de l'opposition en Côte d'Ivoire, ne pourra pas se présenter à l'élection présidentielle d'octobre 2025, sa candidature ayant été invalidée, selon lui, pour des raisons politiques. Malgré son exclusion, Thiam critique la gouvernance d'Alassane Ouattara, remettant en question la croissance économique au détriment du bien-être social et pointant du doigt les dysfonctionnements institutionnels et démocratiques du pays. Déterminé à continuer son engagement politique, Thiam compte sur la mobilisation citoyenne et des alliances de l'opposition pour provoquer un changement interne en Côte d'Ivoire, soulignant l'importance des Ivoriens dans ce processus. Son cas met en lumière les enjeux entourant l'éligibilité, la diaspora et la démocratie dans le pays avant une élection cruciale.

Tidjane Thiam, technocrate de renom et président du PDCI-RDA, ne pourra pas se présenter à l’élection présidentielle d’octobre 2025 en Côte d’Ivoire. Malgré une carrière internationale brillante et un retour remarqué au pays en 2022, sa candidature – comme celle d’autres figures de l’opposition, dont Laurent Gbagbo – a été invalidée. Pour Thiam, cette exclusion n’est pas liée à son renoncement tardif à la nationalité française, mais à une manœuvre politique : il souligne que la loi ivoirienne sur la déchéance de nationalité, datant de 1961, n’avait jamais été appliquée auparavant de cette façon. Selon lui, la procédure suivie pour l’écarter du scrutin est entachée d’irrégularités et vise à détourner le débat du véritable bilan du pouvoir en place.

Dans un entretien fleuve, Thiam propose une critique approfondie des quinze ans de gouvernance d’Alassane Ouattara : il remet en cause la croissance affichée, la comparant à un « mirage » face à la dégradation sociale. Il évoque l’espérance de vie en Côte d’Ivoire, l’indice de développement humain en chute, une éducation à la dérive, et une démographie explosive mal maîtrisée. Il dénonce aussi des blocages institutionnels délibérés autour de l’inscription sur les listes électorales et s’interroge sur l’authenticité démocratique d’un pays où l’opposition reste minoritaire dans toutes les commissions clés et où des militants sont arrêtés pour avoir appelé à des manifestations pacifiques.

Bien qu’écarté de la course, Tidjane Thiam affirme son intention de poursuivre la mobilisation citoyenne et politique, notamment à travers des alliances de l’opposition, et cite le soutien populaire éprouvé par sa collecte de parrainages et les sondages favorables. Pour lui, la transformation de la Côte d’Ivoire viendra des Ivoriens eux-mêmes, et non d’une intervention extérieure. Son cas illustre les tensions persistantes autour des conditions d’éligibilité, de la place de la diaspora, et du fonctionnement démocratique en Côte d’Ivoire à la veille d’un scrutin crucial.

Est-ce qu’en tardant à renoncer à votre nationalité française, vous n’avez pas offert l’occasion de vous écarter de la prochaine élection ?

Absolument pas. Une armada d’avocats dépêchés par le pouvoir ont passé au peigne fin le droit ivoirien pour trouver un moyen de m’écarter de la présidentielle. On a exhumé ainsi l’article 48 d’une loi datant de 1961, quand le père de l’Indépendance Félix Houphouët-Boigny était au pouvoir. Jamais cet article n’a été utilisé pour déchoir quiconque de sa nationalité avant moi ! Je suis né en Côte-d’Ivoire, d’un père qui fut pendant plus de dix ans ministre d’Houphouet-Boigny. Ma mère est la nièce de ce président. C’est dire mon ancrage dans ce pays ! J’y ai occupé de hautes fonctions, notamment à la tête du bureau du développement et de l’aménagement du territoire. Je suis devenu ministre du Plan en 1998. J’avais déjà la double nationalité, puisque j’ai retrouvé la nationalité française en 1987 – celle de mon père sous la colonisation – essentiellement pour des raisons techniques. Le cabinet McKinsey, qui m’employait à l’époque, me l’ayant demandé pour permettre le versement de mes salaires. Je suis donc devenu ministre par la suite dans mon pays natal sans que cette double nationalité pose problème. Des milliers d’Ivoiriens sont dans le même cas : inscrits sur la liste des électeurs, tout en bénéficiant d’une double nationalité.

Oui, mais la loi stipule que le candidat à la présidence doit être exclusivement ivoirien…

Ce que la Constitution dit, c’est qu’au moment de l’élection, les candidats doivent être exclusivement ivoiriens. J’avais toujours dit que ce serait le cas pour moi. En mars, comme annoncé, j’ai renoncé à ma nationalité française. On ne peut utiliser contre moi un article de loi, jamais appliqué en soixante-quatre ans, dont tous ignoraient l’existence ! Quand je suis rentré au pays, après vingt ans d’absence, en décembre 2022, je suis allé m’inscrire sur la liste électorale pour accomplir mon devoir de citoyen, et être éligible. Tous les journaux, y compris ceux proches du pouvoir, ont mis ça en une, sans jamais me contester ce droit. La fameuse loi de 1961 elle-même dit que pour acter la déchéance de nationalité, il faut un décret. Il n’y en a pas eu ! Et c’est la présidente du Tribunal de grande instance (TGI) d’Abidjan qui a statué sur ma déchéance, avec une célérité record, sur la base d’une plainte en appel. Or selon la loi, elle aurait dû saisir le procureur. La procédure a été entachée d’irrégularités. Ce genre de manipulation de la loi affaiblit la démocratie.

Il y a pourtant bien aussi une militante de votre parti, le Parti démocratique de Côte-d’Ivoire (PDCI), qui a contesté votre élection à la tête de cette formation ?

Ils ont trouvé cette militante mécontente pour porter plainte et faire annuler mon élection à la tête du PDCI… Elle a été installée dans un hôtel de luxe à Abidjan, sous protection de la garde républicaine. Son avocat est maître Meité qui est aussi l’avocate du parti au pouvoir le RHDP [Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix, ndlr]. Reste que j’ai été réélu trois fois en moins d’un an à la tête du PDCI. Malgré les blocages, les annulations de scrutin, un congrès interdit avec un déploiement inédit de forces de police à deux heures du matin en décembre 2023. Et pourtant à chaque fois, j’ai obtenu entre 96 % et 99,8 % des voix. Ce parti historique, fondé par Houphouët, mon grand-oncle, je l’ai ravivé, je lui ai insufflé une nouvelle dynamique. Ils sont arrivés à transformer une campagne qui aurait dû porter sur le bilan de leurs quinze ans au pouvoir en une campagne sur ma nationalité.

Justement, le bilan des quinze ans de la présidence Ouattara semble élogieux ! Une croissance à 6 ou 7 %, des routes et des infrastructures construites pour développer le pays…

Alors si leur bilan est si fabuleux, de quoi ont-ils peur ? Pourquoi s’acharnent-ils contre moi ? En réalité, la croissance n’est qu’un mirage face aux régressions sociales. Commençons par un chiffre, présenté par la Banque mondiale en 2022 : l’espérance de vie en Côte-d’Ivoire ? 59 ans. La moyenne en Afrique subsaharienne ? 62 ans. La moyenne des pays aux revenus comparables à la Côte d’Ivoire ? 69 ans. Au Sénégal, c’est 68 ans. Alors j’ai fait un petit calcul : si mon pays avait la même espérance de vie que le Sénégal, ça ferait 93 000 morts en moins chaque année. Prenons ensuite l’indice de développement humain. En 2023, la Côte-d’Ivoire était à la 159e place, contre la 125e en 1999, quand le PDCI perd le pouvoir. C’est un indice qui mesure espérance de vie, éducation et niveau de vie des pays. On a perdu 34 places, c’est énorme. Nos ressources sont importantes, mais elles sont mal orientées. Pourquoi pensez-vous que le parquet financier français a ouvert une enquête sur les surfacturations supposées de l’entreprise Porteo [sur les marches d’état en Côte-d’Ivoire depuis 2024, ndlr] ? On parle d’éducation ? Aujourd’hui, dans toutes les enquêtes comparatives internationales, les élèves ivoiriens de terminale ont un niveau équivalent à la quatrième ou troisième dans des pays comparables. Moi, j’ai passé mon bac à Abidjan, scolarisé dans le système public, c’était à l’époque un parcours d’excellence, correspondant aux standards européens. Or, nous avons aujourd’hui une démographie explosive : 3 % par an. Une des hausses les plus fortes au monde. Les chiffres de la croissance économique doivent être modulés par cette hausse de population, sinon ça n’a aucun sens. C’est un mirage. Surtout quand on a 47% d’analphabètes au sein de la population.

Désormais vous voilà écarté de la présidentielle. A quoi servent les alliances avec d’autres partis d’opposition si vous n’êtes plus dans la course ?

Nous continuerons à nous mobiliser. Afin que l’opposition agisse de façon coordonnée. Ce ne sont pas des alliances idéologiques. Il y a plusieurs coalitions. On peut avoir plusieurs voix et parler d’une même voix. La plus récente coalition est celle qui lie le PDCI au parti de Laurent Gbagbo, on va continuer à occuper le terrain. Continuer à solliciter les parrainages des citoyens ordinaires. Il en faut 40 000 pour être candidat à la présidentielle, j’en ai déjà obtenu plus de 140 000. Un sondage commandité par l’ancien directeur de cabinet de Barack Obama en avril me plaçait en tête d’un éventuel scrutin et deux Ivoiriens sur trois rejetaient un éventuel quatrième mandat d’Alassane Ouattara.

C’est pourtant un pays considéré comme l’un des plus stables et démocratiques d’Afrique de l’Ouest ?

Vraiment ? Savez-vous que près d’une dizaine de nos militants, dont Henri-Joel Ndri Kouadio, responsable de la jeunesse du PDCI – arrêté pour sa part le 2 juillet – ont été jetés en prison ? Juste pour avoir appelé à manifester pacifiquement, lors de rassemblements qui se sont déroulés sans incidents ? Du moins quand ils n’ont pas été interdits. Au nom d’une loi inique qui permet d’appréhender n’importe qui en Côte-d’Ivoire, au nom du soupçon de «trouble à l’ordre public». Savez-vous qu’en Côte-d’Ivoire, contrairement à ce qui se passe ailleurs, et notamment en France, on ne peut pas s’inscrire n’importe quand sur la liste électorale ? Cette période est limitée à deux semaines chez nous, en principe chaque année. La date est toujours annoncée à la dernière minute. Compliquant les démarches pour les électeurs qui découvrent parfois qu’ils ont été affectés à un bureau de vote très éloigné de chez eux. En 2025, cette révision de la liste électorale n’aura même pas lieu. Pourtant le budget de cette révision avait été inscrit à l’Assemblée nationale. Elle a été reportée après l’élection d’octobre 2025. Comme si l’arbitre disait, «vous pouvez marquer des buts, mais après le match».

L’an passé vous aviez pourtant réussi à mobiliser les futurs électeurs ?

Absolument, nous avions réussi à inciter les jeunes électeurs à s’inscrire. Il y a eu plus de 940 000 nouveaux électeurs inscrits ! On a demandé à prolonger la période, ce fut refusé… Lors de la dernière élection en 2020, il y avait près de 7 900 000 inscrits, c’est deux fois moins qu’au Ghana voisin avec une population comparable de 30 millions d’habitants. Quand on est minoritaire, on veut qu’il y ait le moins de gens possibles qui votent. Mais il y a d’autres problèmes qui se posent et que nous dénonçons avec nos alliés de l’opposition : la liste électorale actuelle qui semble artificiellement gonflée dans plusieurs régions. A la commission électorale nationale, la Ceni, il n’y a que deux représentants de l’opposition sur 18 membres. Et les commissions locales sont verrouillées à plus de 90 % par le parti au pouvoir. Il n’y a ni démocratie ni croissance miracle en Côte-d’Ivoire.

Espérez-vous un soutien ou une réaction de la communauté internationale, et plus précisément de la France ?

Ces histoires de réactions extérieures, je n’y ai jamais vraiment cru. L’extérieur jouera toujours un rôle important, mais périphérique dans ces situations. La Bastille en 1789 n’a pas été prise par l’ONU, les Américains ont gagné leur indépendance tous seuls à partir de 1776. Donc si vous pensez que votre libération viendra d’Etats étrangers, qui par principe n’ont que des intérêts, alors vous êtes perdu. Ce n’est pas un discours qui passe bien en Afrique, je le sais. Mais nous attendons beaucoup trop des puissances extérieures. Je crois que c’est à nous Africains de nous libérer.

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