Le choc qui secoue actuellement le marché mondial du cacao met à rude épreuve la stratégie ivoirienne, bien que le président Alassane Ouattara ait fixé pour la campagne 2025-2026 un prix record de 2 800 francs CFA le kilogramme payé aux planteurs, soit environ 4,26 euros, un niveau inédit dans l’histoire du pays. Cette revalorisation a été saluée comme une mesure sociale forte, destinée à soutenir les 800 000 producteurs ivoiriens dans un contexte de forte volatilité mondiale.
Effondrement du marché international
Le prix de la tonne de cacao s’établit autour de 5 836 dollars au 10 octobre 2025, en retrait de 22% sur un mois et de près de 25% sur un an. Cette situation traduit le renversement brutal d’une tendance haussière amorcée en 2023, lorsque la tonne dépassait les 12 000 dollars, portée par une pénurie mondiale liée aux mauvaises conditions climatiques. Désormais, le marché traverse une phase d’ajustement provoquée par une production en nette reprise en Afrique de l’Ouest et une demande qui se contracte.
Les causes de la chute
L’Organisation internationale du cacao (ICCO) prévoit un excédent mondial de 142 000 tonnespour l’année 2024/2025, après trois années de déficit record, notamment celui de 441 000 tonnes en 2023/2024. En Côte d’Ivoire, la production devrait rebondir à 2,2 millions de tonnes, soit une hausse de 25% par rapport à la campagne précédente grâce aux pluies abondantes et aux investissements consentis par les producteurs. Cette offre pléthorique, conjuguée à une baisse des broyages mondiaux de 4,8% due au ralentissement économique et à la hausse des coûts pour les industriels du chocolat, exerce une forte pression sur les prix.
Impact pour la Côte d’Ivoire
Alors que les cours du cacao ont chuté de plus de 50% depuis les sommets de 2024, passant de plus de 12 000 à environ 5 900 dollars la tonne en octobre 2025 , le gouvernement ivoirien maintient un prix local élevé, fixé par l’État grâce à un système de vente anticipée. Ce mécanisme permet de protéger partiellement les planteurs contre les fluctuations brusques du marché, contrairement aux pays comme le Cameroun, où les prix suivent directement la tendance internationale.
Pour la Côte d’Ivoire, qui assure 45% de la production mondiale, cette baisse bouleverse la filière. Moins de recettes d’exportation signifient des marges réduites pour les planteurs et moins de devises pour l’État. Le prix bord champ payé aux producteurs pourrait chuter significativement, menaçant la rentabilité des petites exploitations. Sur le plan social, ce choc risque d’aggraver la précarité des 800 000 familles dépendantes de la cacaoculture.
Quel avenir pour les planteurs ivoiriens ?
Ce maintien du prix à 2 800 francs CFA pourrait devenir une arme à double tranchant.
À court terme, il représente une véritable bouffée d’oxygène pour les producteurs, leur garantissant une stabilité bienvenue après des années de revenus aléatoires. Ce prix minimum, décidé par décret présidentiel, traduit la volonté du chef de l’État de préserver le pouvoir d’achat rural et la paix sociale alors que la filière assure près de 45% de la production mondiale et environ 20% du PIB national.
À moyen terme, le risque réside dans l’écart croissant entre le prix intérieur et les cours mondiaux. Si la baisse des prix internationaux persiste, la Côte d’Ivoire pourrait être contrainte d’ajuster son mécanisme de stabilisation, faute de pouvoir financer durablement la différence. Les exportations, déjà en recul de 31% par rapport à 2024, accentuent cette tension.
Scénarios et solutions possibles
Pour éviter que la baisse mondiale ne se traduise par une crise paysanne ou budgétaire, plusieurs axes émergent :
Renforcer la transformation locale : accroître la part du cacao transformé en Côte d’Ivoire à 50% d’ici 2027 réduirait la dépendance aux marchés mondiaux bruts.
Consolider le fonds de stabilisation : le Conseil du Café-Cacao peut renforcer ses réserves financières pour maintenir le prix minimum sans compromettre les équilibres macroéconomiques.
Diversification agricole et régionale : encourager les cultures vivrières (riz, banane, anacarde, manioc) dans les zones cacaoyères afin de compenser les pertes.
Coordination régionale avec le Ghana : via l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana (CIGCI), une gestion concertée des prix de vente et des quotas pourrait limiter les effets de la surproduction.
Entre soutien politique et réalité économique
Le maintien d’un prix plancher élevé est politiquement porteur, mais le véritable défi sera de concilier ce choix social avec les contraintes budgétaires et les signaux baissiers persistants du marché. Si la Côte d’Ivoire parvient à transformer cette période critique en moteur de modernisation en misant sur la durabilité, la transformation et la diversification elle pourrait sortir renforcée d’une crise qui met, pour l’heure, à l’épreuve la résilience de son modèle cacao.
Perspectives
Les analystes anticipent une poursuite de la baisse jusqu’à environ 5 100 dollars la tonne d’ici fin 2026 avant un éventuel redressement progressif, à condition que la demande mondiale reprenne. Pour la Côte d’Ivoire, cet épisode est un rappel stratégique : la puissance d’un géant cacaoyer ne doit plus reposer uniquement sur l’abondance de la production brute, mais sur la montée en valeur, la durabilité et la transformation locale.

