APRNEWS: Les coulisses de la politique Ivoirienne – L’interview révélatrice de Yasmina Ouégnin

APRNEWS: Les coulisses de la politique Ivoirienne – L’interview révélatrice de Yasmina Ouégnin

Yasmina Ouégnin, députée de Cocody depuis fin 2011, a partagé dans une interview avec "Fraternité Matin" son évolution politique et son rôle critique au sein du PDCI-RDA. Malgré des suspensions et des sanctions de la direction du parti, elle reste fidèle à ses convictions et à la majorité silencieuse qui les soutient. Elle déplore les divisions internes actuelles du PDCI-RDA, attribuées en partie aux interprétations variables des textes du parti et aux ambitions libérées suite au départ du Président BÉDIÉ. Ses prises de position passées contre des décisions du parti sont aujourd'hui validées par l'évolution politique actuelle, soulignant la nécessité d'une approche plus ouverte et inclusive pour le succès du parti.

Ci-dessous l’intégralité de l’interview que j’ai accordée au Quotidien « Fraternité Matin » et qui a été publiée ce 05 septembre.
Pour des raisons évidentes liées aux contraintes de la pagination, quelques éléments de réponses ont été tronqués lors de l’édition « Papier ».
1. Vous êtes députée de Cocody depuis fin 2011, et avez souvent été une voix critique au sein de votre famille politique. Comment décririez-vous votre évolution politique et votre rôle actuel au PDCI-RDA, un parti que vous n’avez pas hésité à challenger publiquement ?
Quatorze années durant, je me suis consacrée au service de mon pays, en m’efforçant de porter, les diverses attentes des populations, relativement aux préoccupations majeures de leur quotidien. Bien entendu, c’est tantôt sous la bannière de ma famille politique que cet engagement s’est manifesté, mais par la force des choses, c’est aussi sans étiquette partisane que certaines séquences de ces combats, ont pu être menées. Mon expérience politique m’a permis de mesurer la difficulté de vouloir concilier l’intérêt du peuple et les calculs d’intérêts partisans. Lorsqu’il m’est arrivé, plusieurs fois d’ailleurs, de privilégier le bien du plus grand nombre, j’ai dû certes en payer le prix cher, mais je ne le regrette pas. Dieu merci, je conserve encore et toujours cette logique critique, même si ça ne plaît pas à certains qui entendent faire du PDCI-RDA une parcelle de leur domaine privé.
2. Vos prises de position vous ont valu plusieurs suspensions et sanctions émanant de la Direction du PDCI-RDA. Comment avez-vous vécu ces moments, notamment en sachant que de nombreux militants partageaient vos opinions ?
Dès lors que mes idées et mes actions s’alignent sur les aspirations de la majorité silencieuse, je ne fais pas attention aux sanctions qui, en réalité, émanent des cercles d’intérêts particuliers au sein du PDCI-RDA. Comme vous le relevez si bien, la base a majoritairement été en phase avec mon approche, tandis qu’une partie du sommet a très souvent jugé bon de m’ostraciser.
En tout état de cause, je demeure droite dans mes bottes en toutes circonstances.
3. Le PDCI-RDA traverse ces derniers temps, une crise, avec des divergences internes majeures qui ont créé des tensions entre factions. Comment analysez-vous cette situation et quelles en sont, selon vous, les causes profondes ?
Il n’y rien de plus déplorable que d’assister à ces escarmouches fratricides, surtout en cette année électorale si particulière. Vous noterez que pour l’essentiel, ces différends ont pour point d’ancrage les interprétations à géométrie variable que les uns et les autres donnent aux textes qui gouvernent notre parti. Par ailleurs, le départ brutal du Président BÉDIÉ a, semble-t-il, libéré les ambitions trop longtemps contenues. Aujourd’hui, nombreux se disent que c’est Leur moment, là où il importe de faire plutôt chorus et de se serrer les coudes pour, ensemble, mettre fin à un quart de siècle d’opposition. Je l’ai répété sans m’en lasser, l’unité de notre famille politique et la cohésion entre ses membres, demeurent des prérequis incontournables à la reconquête du pouvoir. Ce n’est pas une exigence nouvelle, puisque nos échecs répétés prennent, hélas, leur source dans ces combats d’arrière-garde. Dans notre marche vers la reconquête du Pouvoir d’Etat, cet indispensable rassemblement doit se faire en consultation permanente des organes statuaires de notre Parti, le Bureau Politique par exemple, afin de permettre une plus grande adhésion de la base. Nos objectifs communs, adossés à la vision actuelle, exigent une meilleure implication de toutes les instances, à tous les niveaux de responsabilité.
4. Très tôt, vous vous êtes catégoriquement opposée à « l’appel de Daoukro » en 2014, puis avez voté « NON » à la réforme constitutionnelle de 2016. Ayant été lourdement sanctionnée par la Direction de votre parti pour vos positions, comment analysez-vous les dynamiques actuelles qui finalement donnent du crédit à vos mises en gardes d’antan ?
À bien y regarder, la configuration actuelle de l’échiquier politique, valide les réserves de ceux et celles qui, comme moi, n’attendaient rien de l’Appel de Daoukro en 2014, encore moins de la réforme constitutionnelle de 2016.
Lorsque, dès 2018, ces arrangements se disloquent, il ne faut pas être un savant pour comprendre que la confiance n’était pas au rendez-vous. À titre personnel, je ne tire aucune satisfaction de voir que malheureusement, mes anticipations étaient fondées ; je me désole simplement que les choix stratégiques discutables de notre parti, à cette époque, se fondent sur des vecteurs encore présents dans la matrice du PDCI-RDA. Certaines pratiques, en cours ces 25 dernières années, sont des obstacles à la prise en compte d’opinions alternatives et d’approches différenciées, quant aux stratégies à exploiter par le Parti. A quelques rares exceptions près, la Haute Direction se réfère principalement aux personnes et méthodes qui bien souvent ont montré leurs limites.
Or comme le disait si bien Einstein, la Folie c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent.
5. Le PDCI-RDA qui était un élément important au sein du RHDP, s’en est retiré ces dernières années. Aujourd’hui, votre parti a scellé diverses alliances, notamment avec le PPA-CI. Quelle est votre lecture du jeu d’alliances qui a cours actuellement et comment pourrait-il influencer l’échiquier politique national ?
En termes d’alliances, il faut distinguer les actions menées dans le cadre de la Coalition pour une Alternance Pacifique, et les manœuvres concertées en Front Commun avec le PPA-CI, en vue de mettre la pression sur le pouvoir sortant. Selon la lecture que je peux en faire, dans le premier cas, il s’agit d’une préoccupation de forme qui est de s’offrir un cadre démocratique et transparent pour des élections régulières, alors que dans le second, nous sommes dans une dynamique d’actions communes sur des questions de fonds, telles que l’inclusivité du scrutin, et l’opposition à un quatrième mandat.
Face à un régime qui s’arc-boute à son pouvoir, j’approuve ces démarches collectives menées par le PDCI-RDA, en synergie avec divers acteurs du terrain politique.
Je note, cependant, que l’impact de ces deux collaborations que sont CAP CI et Front Commun, sur le cours de l’histoire de notre pays sera fonction du degré de bonne foi, donc de confiance, dont les uns et les autres feront preuve. Je voudrais ici, inviter la Haute Direction du PDCI-RDA à tirer tous les enseignements de l’expérience ratée au sein du RHDP.
6. Plusieurs figures majeures de l’opposition, dont Tidjane Thiam, président du PDCI-RDA, ont été radiées de la liste électorale pour des raisons juridiques ou administratives. Ces exclusions sont perçues par beaucoup comme une manœuvre politique pour verrouiller l’élection. Comment jugez-vous l’équité et la transparence de ce processus ?
Visiblement, l’équité n’est pas une valeur cardinale de ce processus électoral, et la transparence reste pour le moment à rechercher dans une CEI qui manifestement est aux ordres. C’est donc à juste titre que de nombreuses voix, ici comme ailleurs, s’inquiètent de la pauvre qualité de notre démocratie, incapable de passer le test de maturité qui est l’organisation d’élections d’abord transparentes, ensuite équitables et enfin régulières. Pourtant nous savons tous que c’est la crédibilité découlant de ces trois variables qui nous permettra d’éviter de potentiels affrontements, après les crises nées des élections de 2000, 2010 et 2020. Il est encore temps de se ressaisir.
7. L’opposition réclame depuis longtemps une réforme de la CEI, qu’elle estime trop proche du pouvoir en place. Un rapport de la Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples a même recommandé de réorganiser les commissions électorales locales pour garantir leur impartialité. Selon vous, quelles réformes urgentes sont nécessaires pour assurer l’indépendance réelle de la CEI et restaurer la confiance non seulement des acteurs politiques mais également des électeurs ?
Effectivement, cela fait bien longtemps que des réformes sont nécessaires. Je me souviens encore de la plainte contre la CEI que certains collègues Députés et moi-même avions déposée en 2014, devant le Conseil constitutionnel présidé par Feu Francis Wodié. J’estimais déjà que les textes régissant cette institution créeraient une inégalité entre les candidats et une partialité manifeste aux bénéfices du pouvoir. En plus, d’être déboutée par le délibéré, j’ai été vouée aux gémonies. Heureusement, qu’il n’est jamais trop tard pour mener le bon combat, je me réjouie donc que nous soyons maintenant plus nombreux à enfourcher ce cheval de bataille.
Croyez-moi, au-delà des réformes structurelles, le plus important demeure la bonne foi et la confiance réciproques…Tant que les membres de la CEI resteront attentifs aux injonctions du pouvoir ou perçus comme tels, cette commission ne sera pas indépendante et, de ce fait, perdra toute crédibilité dans son fonctionnement et ses délibérations. Les modèles de commissions impartiales et souveraines sont pourtant légions, comme au Sénégal, au Liberia et au Ghana pour nous situer dans le voisinage immédiat. Pourquoi diantre n’arrivons-nous pas à être au diapason de ces standard démocratiques les plus élémentaires ?
8. L’opposition réclame un audit complet du fichier électoral, une demande rejetée par le pouvoir en place qui invoque un manque de temps. Quels sont les risques concrets posés par un fichier électoral non audité, et comment garantir que tous les citoyens pourront exercer leur droit de vote sans discrimination ?
Nous devons nous accorder sur le fait que le collège électoral doit représenter de la façon la plus juste et précise, l’opinion nationale. Dès lors qu’une partie des acteurs politiques, et non des moindres, estime que le listing électoral est corrompu ou artificiellement constitué, il y a lieu de douter de la validité des consultations auxquelles seraient invitées des personnes qui n’y ont pas droit. La qualité d’électeur est un droit particulier qu’il ne convient pas d’attribuer à tout va.
De même, il importe de prendre toute disposition utile à faire prévaloir ce droit sur toute l’étendue du territoire et permettre ainsi une grande majorité d’ivoiriens et d’ivoiriennes de se prononcer sur les choix à opérer dans les mandats du personnel politique, pour le présent et l’avenir de notre nation.
9. Le gouvernement et la CEI opposent une fin de non-recevoir aux demandes de dialogue politique et de révision du fichier électoral. Dans un contexte où la violence électorale a marqué le passé récent de notre pays (comme en 2010-2011 et 2020), comment éviter une nouvelle flambée de violence, et quel rôle, la communauté internationale devrait jouer pour faciliter un dialogue inclusif ?
Il est bien dommage que nous ayons continuellement recours à la Communauté internationale. C’est certainement la preuve que nous ne sommes pas encore à un niveau de maturité démocratique ; notre salut ne viendra pas de l’extérieur, et il est utopique de l’espérer. Cela dit, il n’est pas encore tard pour nous ressaisir en empruntant le chemin de sagesse qui voudrait que nous ayons des organes et des procédures électorales aux normes de notre époque. Il y a 25 ans déjà, nous avions des élections dites « calamiteuses » parce que certains en ont été exclus ; il y a 15 ans, nous avons connu une triste crise post-électorale parce que deux organes ont publié des résultats différents ; plus près de nous, il y a 5 ans nous avons connu un contexte de violences parce que la Constitution n’a pas été respectée. Aujourd’hui encore, les principales figures de l’opposition ivoirienne sont empêchées d’offrir une alternative crédible aux citoyens. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, je voudrais, comme bien d’autres l’ont fait, lancer l’alerte pour un sursaut national, afin de préserver la paix sociale et la stabilité de notre pays. Il n’y a pas de secret, il faut impérativement ouvrir le scrutin et l’encadrer avec une commission authentiquement indépendante et crédible, qui saura administrer des procédures justes et transparentes. Par acquis de conscience, je me dois d’ailleurs, d’inviter tous mes concitoyens, à s’imprégner de nos textes fondateurs et légaux, que sont entre autres, la Constitution, le Code électoral et le Code de la Nationalité, cela sera fort utile. Même si ces textes nécessitent, à mon sens, un toilettage ou une révision complète dans bien des cas, en attendant, ils nous régissent.
10. Un climat d’inquiétude semblable à celui des crises électorales précédentes s’installe dans le pays, avec, en toile de fond, une polarisation politique évidente. Quelles mesures concrètes devraient être prises dès maintenant pour protéger les libertés fondamentales, garantir la sécurité des citoyens et éviter surtout que le scrutin d’octobre prochain ne soit source de division ?
Vous évoquez à juste titre l’atmosphère qui prévaut en cette année électorale, c’est donc l’occasion pour moi de réitérer mon appel, adressé au Peuple de Côte d’Ivoire, le 07 août dernier. En effet, la commémoration de l’accession à l’Indépendance m’a permis d’exhorter mes concitoyens à renouer avec l’esprit de dialogue, de tolérance et de respect mutuel qui fondent le ciment de notre unité nationale.
Il importe que tous, nous préparions ces joutes électorales dans la sérénité et le strict respect des institutions et des règles démocratiques, afin que par notre sagesse collective, l’avenir de la Côte d’Ivoire, la stabilité dont nous avons tant besoin pour prospérer et le bien-être de nos enfants soient rendus possibles
Chaque habitant de ce pays est tenu de s’engager résolument sur la voie d’une campagne apaisée. Pour ce faire, il ne doit pas se laisser instrumentaliser par les discours de haine et s’associer aux actions susceptibles d’attiser les peurs et d’entretenir les crispations sociales.
11. La CEI a annoncé la date des prochaines élections législatives. Que pensez-vous du fait que celles-ci aient été rapprochées ? et êtes vous prêtes à affronter les électeurs de Cocody à cette date ?
A dire vrai, il semblait acquis que la convocation du collège électoral pour les législatives, se ferait dans la foulée de l’élection présidentielle. Cela se murmurait depuis plusieurs mois. Est-ce pour autant pertinent d’organiser ce scrutin en cette période de fin d’année ? Avec une liste électorale toujours contestée, un découpage électoral arbitraire, une CEI encore à la recherche de son indépendance ? Telles sont les interrogations qui sont miennes, pour lesquelles les réponses sont partagées. En ce qui concerne les prochaines législatives, comme d’habitude, j’aviserai en temps et en heures, après avoir sainement apprécier le contexte et discuter avec certains partenaires politiques et mes bases militantes.
12. Dans vos différentes prises de parole, vous évoquez régulièrement des changements profonds dans un avenir proche. Devrait-on comprendre que vous envisagez vous-même une candidature à une future élection Présidentielle ?
Mais bien évidemment de nombreux changements sont attendus pour une Côte d’Ivoire plus rayonnante, plus unie et plus prospère. Je reste persuadée que les dynamiques actuelles provoqueront un renouvellement non seulement du personnel politique mais également des offres de gouvernance. En ce qui concerne une éventuelle candidature à la présidentielle, je voudrais rappeler que servir mon pays reste pour moi un sacerdoce qui ne s’exécute pas forcément et exclusivement au titre d’un mandat électif, fusse-t-il à la Magistrature Suprême. On peut, et doit, être utile à la Nation, en tout lieu et en toute occasion, quelles que soient les responsabilités que nous assumons. Pour ma part, je tire grande satisfaction à œuvrer au bien-être de nos braves populations, chaque fois que ce devoir m’appelle.
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