
APRNEWS: Le mobile money, moteur discret de l’inclusion financière en Afrique
Selon un rapport d’Afrobarometer, 60 % des adultes africains détiennent un compte mobile money, contre seulement 37 % un compte bancaire classique. L’écart illustre une transformation silencieuse du paysage financier du continent.
L’Afrique vit une révolution financière portée non par les guichets en marbre des banques, mais par les écrans lumineux des téléphones portables. D’après un rapport publié fin 2025 par le réseau panafricain de recherche Afrobarometer, intitulé « Who owns a bank account in Africa ? Predictors of financial access and implications for domestic capital mobilisation », près de deux tiers des adultes du continent (60 %) possèdent un compte de mobile money. À l’inverse, un peu plus d’un tiers (37 %) seulement disposent d’un compte bancaire traditionnel.
Cette étude, menée dans 35 pays africains auprès d’un échantillon représentatif de 1 200 à 2 400 adultes par pays, met en évidence l’essor explosif de la finance mobile. Grâce à des services de dépôt, de retrait, de transfert et d’épargne accessibles par téléphone, le mobile money a ouvert l’accès à des millions de personnes exclues jusque-là du système bancaire formel.
De forts contrastes régionaux
Les contrastes d’un pays à l’autre demeurent saisissants. Alors qu’à Maurice (99 %) et aux Seychelles (97 %), presque tous les adultes disposent d’un compte bancaire, la proportion tombe à 9 % en Guinée et à 6 % à Madagascar. À l’inverse, les taux de pénétration du mobile money culminent à 92 % au Kenya, 89 % au Gabon et 88 % au Ghana, mais restent inférieurs à 20 % au Maroc, en Tunisie ou à São Tomé-et-Príncipe.
L’Afrique centrale (70 %) et l’Afrique de l’Est (67 %) affichent les taux les plus élevés d’utilisation du mobile money, loin devant l’Afrique du Nord (26 %), où la bancarisation traditionnelle reste dominante. L’influence des pratiques religieuses s’y fait par ailleurs sentir : dans plusieurs pays à majorité musulmane, la perception de l’usure (« riba ») comme contraire à la Charia conduit à une méfiance persistante envers les produits financiers conventionnels.
Une fracture socio-économique persistante
Derrière ces moyennes continentales se cachent des écarts profonds selon le sexe, la richesse, l’âge et le milieu de vie. Les hommes (66 %) et les citadins (68 %) sont plus susceptibles de posséder un compte mobile money que les femmes (57 %) et les ruraux (55 %). L’écart est encore plus marqué pour les comptes bancaires : 42 % des hommes en détiennent un, contre 32 % des femmes. Ces dernières se heurtent à une double contrainte : l’accès restreint au marché du travail formel et les normes sociales qui limitent leur autonomie financière.
La pauvreté accentue ce clivage. Si 69 % des personnes aisées déclarent détenir un compte bancaire, seuls 24 % des plus pauvres en disposent. Les jeunes adultes (18-35 ans) se distinguent toutefois par une plus grande familiarité avec les outils mobiles : 64 % d’entre eux utilisent le mobile money, contre 49 % des plus de 55 ans.
Une innovation « égalitaire »
Autre enseignement du rapport : même les individus sans emploi ni revenus réguliers y trouvent un accès inédit aux services financiers. Plus d’une personne sur deux sans activité économique (52 %) dispose d’un compte mobile money. « Le mobile money comble un vide laissé par les banques traditionnelles », note Afrobarometer. Accessible sans revenu stable ni agence à proximité, il transforme en profondeur les usages économiques, facilitant le commerce informel, les transferts familiaux et l’épargne de précaution.
Mais cette révolution numérique n’efface pas tous les obstacles : coût élevé des transactions, faiblesse du réseau électrique, connectivité inégale et sous-équipement technologique continuent de limiter l’expansion financière dans certaines zones rurales. Pour de nombreux observateurs, la prochaine étape passera par l’intégration du mobile money dans des stratégies nationales d’inclusion financière plus ambitieuses — capables de relier enfin, sur tout le continent, l’économie informelle et le secteur bancaire formel.
