APRNEWS: Le Dôme d’or, un projet ambitieux, risqué et cher

APRNEWS: Le Dôme d’or, un projet ambitieux, risqué et cher

Depuis qu’il a ordonné au Pentagone de déployer d’ici la fin de son mandat un bouclier antimissile spatial, Donald Trump a chiffré son coût à 175 milliards de dollars. Il a promis que son Dôme d’or aurait un taux de succès proche de 100 %, « mettant fin à jamais à la menace des missiles sur le sol américain ».

Or, la Maison-Blanche a dévoilé peu de détails sur ce projet qui a été comparé à la course à la bombe atomique pendant la Seconde Guerre mondiale et aux alunissages d’Apollo. Selon des analystes, il prendra au moins une décennie à se concrétiser et coûtera 1000 milliards, voire plus.

Le Dôme d’or modifierait radicalement la doctrine militaire et militariserait davantage l’espace sans pour autant offrir la protection complète promise par M. Trump, loin de là.

Pour les opposants au programme, son idée de base – inonder l’orbite terrestre basse de milliers de satellites pour détecter et détruire les missiles ennemis – n’est qu’une chimère qui déstabiliserait le fragile ordre international qui a empêché une guerre nucléaire depuis les années 1950.

« Le Dôme d’or est peut-être l’idée la plus dangereuse que Trump ait jamais eue, et ce n’est pas peu dire », affirme l’élu démocrate Seth Moulton, membre de la commission des forces armées.

Ses partisans rétorquent que l’intensification des menaces et les progrès technologiques font en sorte qu’il faut relancer Star Wars, surnom de l’initiative de défense stratégique de l’ère Reagan annulée à la fin de la guerre froide. Depuis des années, ils plaident en faveur d’un bouclier antimissile, les États-Unis ne disposant pas d’une protection exhaustive de leur territoire.

PHOTO JALAA MAREY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le Dôme d’or s’inspire du Dôme de fer israélien, qui prouve son efficacité depuis des années, comme durant cette attaque du Hezbollah le 4 août 2024, à la frontière entre Israël et le Liban. Mais ce système vise seulement des missiles à courte portée et couvre le territoire d’Israël, un petit pays.

La Chine et la Russie renforcent leurs arsenaux nucléaires et financent les plus grands programmes d’armement à longue portée depuis la guerre froide. Elles ajoutent à leurs arsenaux des centaines de missiles balistiques intercontinentaux et de nouveaux vecteurs, notamment des armes hypersoniques conçues pour atteindre les villes américaines à 6400 km/h.

Une défense limitée

Les États-Unis ont négligé leur défense antimissile nationale, estime Tom Karako, directeur du projet de défense antimissile au Center for Strategic and International Studies (CSIS), un centre de recherche indépendant. Les 25 milliards alloués cette année par M. Trump au Dôme d’or sont un « acompte pour compenser des années de négligence » face à des menaces attendues depuis longtemps, dit-il.

Aujourd’hui, la défense antimissile balistique des États-Unis est conçue pour suivre un missile ennemi dès son lancement et sa « phase de propulsion » jusqu’à sa « phase intermédiaire » vers le territoire américain. Des missiles intercepteurs situés en Alaska et en Californie sont censés cibler les missiles ennemis.

Le système actuel est fait pour contrer un petit nombre de missiles provenant de la Corée du Nord, et non une attaque de la Chine ou de la Russie.

Si un missile entrant était détecté, les États-Unis tireraient sans doute au moins deux missiles pour l’intercepter. Or, lors de plusieurs tests, les missiles intercepteurs ont raté la cible.

La Chine considère que le Dôme d’or « augmenterait le risque de transformer l’espace en zone de guerre et de créer une course aux armements spatiaux, et qu’il ébranlerait le système international de sécurité et de contrôle des armements ». Mao Ning, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, a exhorté les États-Unis à renoncer à cette idée et à plutôt « prendre des mesures concrètes pour renforcer la confiance stratégique entre les grands pays et maintenir la stabilité stratégique mondiale ».

PHOTO MINISTÈRE DE LA DÉFENSE RUSSE, FOURNIE PAR ASSOCIATED PRESS

Un missile de croisière hypersonique Zircon est lancé par la frégate russe Amiral Gorchkov lors d’un essai tenu au large d’Arkhangelsk, en mer Blanche, au nord de la Russie, le 19 juillet 2021.

Le Dôme d’or s’inspire du Dôme de fer israélien. Mais ce système vise seulement des missiles à courte portée, dans une zone de la taille du New Jersey. Le Dôme d’or devrait protéger l’ensemble des États-Unis contre des missiles intercontinentaux transportant plusieurs ogives nucléaires.

Le Congressional Budget Office évalue à 542 milliards sur 20 ans le coût du déploiement des intercepteurs spatiaux à lui seul. Ce montant permettrait seulement de se défendre contre un ou deux missiles lancés par la Corée du Nord. Pour contrer davantage de menaces, il faut envisager une des plus grandes dépenses de l’histoire du Pentagone, préviennent certains experts.

Selon Todd Harrison, chercheur à l’American Enterprise Institute (AEI), un Dôme d’or robuste pourrait coûter jusqu’à 3600 milliards sur 20 ans.

En mai, M. Trump a chargé le général Michael Guetlein, de la Space Force, de superviser le projet Dôme d’or. Selon M. Harrison, quand M. Trump a promis un déploiement en trois ans pour 175 milliards, il a défini un objectif impossible à atteindre pour le général Guetlein et créé des attentes « tout simplement irréalistes ».

PHOTO MATT MCCLAIN, ARCHIVES THE WASHINGTON POST

Le général Chance Saltzman, de la Space Force américaine, lors d’une visite du 98escadron spatial à la base aérienne Schriever, à Colorado Springs, en juillet

Un faible taux de réussite

Outre ses systèmes de défense à courte portée – Aegis, THAAD et Patriot –, le Pentagone s’appuie sur le « système de défense intermédiaire basé au sol » pour protéger le territoire américain. Il se compose d’à peine 44 missiles intercepteurs, logés dans des silos enfouis dans la toundra de Fort Greely, en Alaska, et sur la côte californienne, à la base spatiale de Vandenburg.

En cas d’attaque, les silos s’ouvriraient et une fusée à plusieurs étages sortirait de chacun, laissant derrière elle une traînée de feu. Pendant qu’elle volerait vers sa cible, des satellites et des radars au sol et en mer lui transmettraient la vitesse, l’altitude et la trajectoire du missile entrant.

Une fois dans l’espace, l’intercepteur américain libérerait un engin spatial long de 1,4 m, pesant 65 kg et équipé de propulseurs et d’un capteur qui dépasse comme une corne. Ce « véhicule d’interception exoatmosphérique » est conçu pour traquer sa proie en filant dans l’espace à 26 000 km/h, puis détruire les missiles entrants en les percutant. Les experts comparent cela à « frapper une balle avec une balle ».

Cependant, lors de 20 essais menés depuis 1999, les véhicules d’interception ont raté la cible presque une fois deux, avec un taux de réussite d’à peine 55 %, selon l’American Physical Society (APS), un organisme scientifique à but non lucratif.

PHOTO AL GRILLO, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le colonel Thom Besch, directeur de l’Agence de défense antimissile pour la zone Alaska, à côté d’un intercepteur de missile inerte alors qu’il explique son fonctionnement, à Fort Greely, en Alaska, en 2007

Pis encore, estime l’APS, ces essais n’ont pas toujours reproduit les conditions réelles, étant « menés dans des conditions prédéfinies […] favorisant le succès […] et le Pentagone a toujours jugé ces essais peu réalistes sur le plan opérationnel ».

Selon Laura Grego, de l’Union of Concerned Scientists, les États-Unis ont dépensé plus de 350 milliards depuis 60 ans dans le programme pour se défendre contre les missiles balistiques à tête nucléaire. Aucun résultat « n’a encore démontré son efficacité contre une menace réelle », écrit-elle.

Intercepter un missile en plein vol est très difficile. Aussi, on cherche à les viser peu après leur lancement, pendant la « phase de propulsion », quand leurs moteurs toujours en marche les rendent plus faciles à repérer. Les intercepteurs du Dôme d’or seraient placés en orbite basse et fondraient sur la cible comme un kamikaze pendant la brève phase de propulsion.

PHOTO JOHN HAGEN, ARCHIVES FAIRBANKS DAILY NEWS-MINER, FOURNIE PAR ASSOCIATED PRESS

Des techniciens installant dans son silo le tout premier intercepteur antimissile américain à Fort Greely, en Alaska, le 22 juillet 2004. Pour le moment, le système antimissile américain se résume à 44 de ces intercepteurs.

Mais le nombre ahurissant d’intercepteurs requis fait douter de nombreux experts : il en faudrait « environ 950 en orbite pour garantir qu’au moins un soit toujours à portée pour intercepter un missile pendant sa phase de propulsion », selon M. Harrison, chercheur de l’AEI. Il a calculé que pour contrer une attaque de 10 missiles, il faudrait avoir placé au moins 9500 intercepteurs dans l’espace. À l’American Physical Society, plus sceptique encore, on affirme qu’il en faudrait 16 000.

« Il faut tellement plus d’intercepteurs que de missiles que ça devient irréalisable », a déclaré M. Harrison.

Vulnérabilité dans l’espace

Même s’il était efficace, le Dôme d’or aurait un talon d’Achille.

Une telle concentration de satellites serait vulnérable à une explosion nucléaire dans l’espace : une grande partie d’entre eux voleraient en éclats dans toutes les directions et ces débris orbitaux pourraient mettre hors service l’ensemble du réseau.

Sans protection complète, la dissuasion reste le principe fondamental, estime Doug Loverro, qui a occupé divers postes à la NASA, au National Reconnaissance Office et au Pentagone, notamment celui de sous-secrétaire adjoint à la Défense chargé de la politique spatiale.

Si le Dôme d’or n’est pas faisable, le Pentagone pourrait faire de réels progrès en développant ses systèmes terrestres bien au-delà de ses 44 intercepteurs actuels, dit-il. Mais même cela ne garantirait pas une protection totale.

« Tout le monde sait qu’intercepter une attaque massive est impossible, dit-il. La question est la suivante : contre combien de missiles devons-nous nous défendre pour faire reculer les menaces nucléaires ? »

Cet article a été publié dans le Washington Post.

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