
APRNEWS: Polygamie en Côte d’Ivoire – La sortie d’Isabelle Vovor qui bouscule le tabou monogame
La sortie d’Isabelle Vovor sur Life TV relance un débat aussi ancien que sensible en Côte d’Ivoire : faut‑il, à l’image du Mali et du Gabon, légaliser la polygamie pour « mettre la loi en phase avec la réalité » ou, au contraire, préserver le principe de monogamie au nom de l’égalité entre les sexes et des engagements internationaux du pays ?
Un débat relancé par une phrase choc
Invitée sur le plateau de Life TV, la chroniqueuse Isabelle Vovor a estimé que, « si le Mali et le Gabon ont légalisé la polygamie, la Côte d’Ivoire devrait aussi y réfléchir », ajoutant que nombre de mariages monogames reposent en réalité sur des relations extraconjugales cachées.
En quelques heures, ses propos ont circulé sur les réseaux sociaux ivoiriens, cristallisant une ligne de fracture familière : pour certains, la polygamie est un fait social qu’il faudrait reconnaître et encadrer juridiquement ; pour d’autres, sa légalisation constituerait un recul majeur pour les droits des femmes.
Un cadre légal toujours monogame
Depuis le début des années 1960, le Code civil ivoirien consacre le principe de monogamie et interdit la polygamie.
Les contrevenants s’exposent en théorie à des peines de prison, allant de six mois à trois ans pour la polygamie, tandis que l’adultère est passible de deux mois à un an d’emprisonnement.
Pourtant, dans les faits, les unions polygamiques de fait demeurent fréquentes, qu’il s’agisse de « deuxième bureau » ou de compagnes installées sans reconnaissance légale, qui restent sans protection en cas de séparation ou de décès.
C’est précisément cette « hypocrisie » dénoncée par certains élus, qui plaident pour une loi reconnaissant un régime de « polygamie optionnelle ».
Le précédent du projet de « polygamie optionnelle »
En juin 2022, le député de Koumassi, Yacouba Sangaré (RHDP), a déposé à l’Assemblée nationale une proposition de loi visant à légaliser la « polygamie optionnelle ».
Son texte entendait remettre en cause le monopole du mariage monogamique instauré en 1964, en offrant la possibilité de conclure un mariage polygamique, à condition que le futur conjoint ou la future conjointe en donne son accord préalable.
Pour l’élu, il s’agissait de « briser le tabou de la polygamie » et de mettre la loi en phase avec une pratique largement répandue « dans toutes les régions de la Côte d’Ivoire, toutes les couches sociales, toutes les religions ».
Il avançait aussi un argument de protection : des coépouses acceptées socialement au sein de la famille, mais laissées dans une précarité absolue, faute de statut légal.
Ce projet a toutefois suscité une forte contestation, notamment de la part d’organisations de défense des droits des femmes, qui l’ont qualifié de « provocation » et de « violation flagrante des droits et de la dignité de la femme ».
Pour ces militantes, légaliser la polygamie consacrerait une régression, à rebours des avancées enregistrées depuis les années 1990 en matière d’égalité de genre.
Des engagements internationaux contraignants
Au‑delà du débat moral et sociologique, la question se heurte à un cadre juridique plus large.
La Côte d’Ivoire a ratifié plusieurs textes internationaux, dont le protocole de Maputo de l’Union africaine, qui garantit l’égalité de genre et encadre les droits des femmes dans le mariage, y compris dans les unions polygamiques.
La Constitution ivoirienne de 2016 consacre également l’égalité entre les femmes et les hommes et exige que l’État lutte contre toute discrimination.
En 2012, une réforme de la loi sur le mariage a déjà acté que l’« homme n’est plus le chef de famille » et que la famille est gérée « conjointement par les époux », dans l’intérêt du ménage et des enfants.
Pour des figures comme Constance Yaï, pionnière du féminisme ivoirien, légaliser la polygamie reviendrait à contredire ces engagements, voire à adopter une loi inconstitutionnelle qui entérinerait une inégalité structurelle entre hommes et femmes.
Elles soulignent aussi une question peu abordée par les partisans de la réforme : si l’on défend la polygamie au nom de l’égalité, la société est‑elle prête à accepter la polyandrie, c’est‑à‑dire une femme mariée à plusieurs hommes ?
Le Mali, le Gabon et la « référence africaine »
Pour justifier la nécessité de « réfléchir » à une réforme, Isabelle Vovor invoque l’exemple de pays comme le Mali ou le Gabon, où des régimes matrimoniaux polygamiques sont reconnus par la loi.
Dans plusieurs États africains, la polygamie est en effet inscrite dans les codes de la famille ou reconnue par le droit coutumier, souvent au nom du respect des traditions.
Cependant, les féministes ivoiriennes mettent en garde contre l’idée d’un « modèle africain » uniforme.
Elles rappellent que ces pays font eux‑mêmes l’objet de critiques pour les inégalités de genre que ces régimes entretiennent, et que l’argument d’alignement régional ne doit pas primer sur les obligations constitutionnelles et internationales de la Côte d’Ivoire.
Hypocrisie sociale ou recul des droits ?
Le cœur du débat, mis en lumière par l’intervention d’Isabelle Vovor, tient à cette tension entre réalités sociales et normes juridiques.
Les partisans d’une légalisation estiment qu’en fermant les yeux sur des unions polygamiques de fait, la loi abandonne des femmes et des enfants, sans droits successoraux ni protections en cas de rupture.
Les opposants, eux, considèrent que la solution n’est pas de consacrer juridiquement une pratique qu’ils jugent discriminatoire, mais de mieux faire appliquer la monogamie, renforcer la protection des droits des femmes et lutter contre l’infidélité et l’irresponsabilité conjugale.
« Il n’y a pas de polygamie en Côte d’Ivoire, il y a des hommes qui ont plusieurs maîtresses », rappelait ainsi Constance Yaï, dénonçant non pas un tabou, mais une difficulté à assumer la fidélité dans le couple.
Au‑delà de la polémique médiatique, la sortie de la chroniqueuse remet donc sur la table une question que le pays n’a pas tranchée : faut‑il adapter la loi aux pratiques ou utiliser la loi pour transformer les pratiques ?
Entre reconnaissance de réalités sociales et défense des principes d’égalité, la Côte d’Ivoire se trouve face à un choix de société qui dépasse largement le seul plateau de télévision.
