
APRNEWS: Guinée-Bissau – Les putschistes boudent la délégation des chefs d’état-major de la CEDEAO
Annoncée comme une étape clé de la médiation régionale, la rencontre entre les autorités militaires au pouvoir à Bissau et une mission de chefs d’état-major de la CEDEAO n’a finalement pas eu lieu, les putschistes ayant refusé de donner leur accord préalable.
Ce blocage intervient alors que l’organisation ouest-africaine tente d’accentuer la pression diplomatique pour obtenir un retour rapide à l’ordre constitutionnel en Guinée-Bissau.
Une mission militaire attendue, finalement recalée
Selon des sources régionales de sécurité et des relais diplomatiques ouest-africains, une délégation de chefs d’état-major mandatée par la CEDEAO devait se rendre à Bissau pour rencontrer le commandement du Haut Conseil militaire au pouvoir et évaluer les conditions d’une sortie de crise.
Cette mission, présentée comme un prolongement des démarches politiques déjà engagées par les chefs d’État et les émissaires de la CEDEAO, avait pour objectif d’ouvrir une ligne de dialogue directe avec les putschistes autour de la sécurité, du calendrier de transition et de la publication des résultats électoraux contestés.
D’après plusieurs sources diplomatiques contactées dans la sous-région, les discussions préparatoires n’ont pas permis d’arracher un feu vert formel des militaires au pouvoir, ceux-ci exigeant des garanties préalables sur le contenu des échanges et refusant toute pression explicite sur la proclamation des résultats de la présidentielle et des législatives de novembre.
Face à cette absence d’accord, la rencontre annoncée entre la délégation de la CEDEAO et les autorités de facto a été reportée sine die, malgré la communication initiale de certains relais médiatiques laissant entendre qu’un tête-à-tête avait déjà eu lieu.
La CEDEAO durcit le ton, mais reste sur la voie du dialogue
Depuis le renversement du président Umaro Sissoco Embaló à la fin novembre, la CEDEAO a multiplié les signaux politiques, suspendant la Guinée-Bissau de ses instances et rejetant le projet de transition proposé par la junte.
Réunis en sommet à Abuja, les chefs d’État du bloc ont menacé d’imposer des « sanctions ciblées » à toute personne ou entité cherchant à entraver le retour à l’ordre constitutionnel, en particulier ceux qui bloquent la proclamation du vainqueur du scrutin et la restauration d’un pouvoir civil légitime.
Parallèlement, les dirigeants ouest-africains ont réaffirmé leur choix d’une stratégie graduée, privilégiant la négociation à une confrontation militaire directe, à l’image des prises de position de l’ancien président nigérian Goodluck Jonathan, qui appelle à dialoguer avec les militaires pour obtenir la publication des résultats et l’investiture du candidat élu.
Une mission politique de haut niveau conduite par des chefs d’État, dont le Sierra-Léonais Julius Maada Bio et le Sénégal, a déjà eu des entretiens avec les autorités de transition, mais sans percée décisive sur le sort des détenus politiques ni sur un calendrier clair de restitution du pouvoir.
Méfiance des putschistes et bras de fer institutionnel
Le refus d’ouvrir la porte aux chefs d’état-major de la CEDEAO illustre la méfiance profonde des militaires au pouvoir vis-à-vis des intentions régionales, certains cadres de la junte accusant en coulisses l’organisation d’« alignement » sur la position du camp civil renversé.
Les putschistes, regroupés autour d’un Haut Conseil militaire, cherchent à consolider leur contrôle sur l’appareil sécuritaire, annonçant une transition encadrée tout en maintenant des restrictions sur la vie politique et en conservant la main sur les institutions clés.
Pour plusieurs analystes ouest-africains, cette stratégie de verrouillage vise à gagner du temps, dans l’attente d’un éventuel rapport de force plus favorable ou d’un essoufflement de la pression internationale, alors que l’Union africaine et la CEDEAO exigent officiellement le rétablissement rapide de l’ordre constitutionnel et la libération des responsables arrêtés.
Ce bras de fer institutionnel nourrit l’incertitude dans un pays déjà miné par l’instabilité chronique, les soupçons de narcotrafic et les rivalités entre factions militaires et politiques.
Une crise qui inquiète la sous-région
La crise bissau-guinéenne s’ajoute à la longue liste de coups d’État et de transitions forcées qui fragilisent l’architecture sécuritaire ouest-africaine, déjà éprouvée par les putschs au Sahel et une tentative récente au Bénin, également au cœur des échanges du dernier sommet de la CEDEAO à Abuja.
Les partenaires internationaux, de l’Union africaine à la CPLP, appellent au respect des engagements régionaux et au retour à un cadre constitutionnel, tout en soutenant les efforts de médiation pour éviter une escalade violente.
En l’absence de calendrier précis et face au rejet affiché de la mission des chefs d’état-major, la CEDEAO se retrouve confrontée au dilemme d’accroître la pression – par des sanctions ciblées et un isolement diplomatique – sans fermer la porte à une solution négociée.
Dans les chancelleries comme chez les observateurs, la capacité de l’organisation régionale à obtenir une inflexion des putschistes à Bissau est perçue comme un test majeur pour sa crédibilité dans la défense de la démocratie en Afrique de l’Ouest.
