APRNEWS: Affaire d’extradition – Le Sénégal pointe du doigt Paris et suspend les transferts

APRNEWS: Affaire d’extradition – Le Sénégal pointe du doigt Paris et suspend les transferts

Le Sénégal a officiellement suspendu toutes les extraditions vers la France, au nom du principe de réciprocité, sur fond de bras de fer autour de la demande visant le patron de presse sénégalais Madiambal Diagne. Cette décision, jugée par ses avocats comme un « chantage diplomatique », marque une dégradation nette de la coopération judiciaire entre Dakar et Paris.​

Une décision choc au nom de la réciprocité

Devant les députés, la ministre sénégalaise de la Justice Yassine Fall a annoncé que Dakar ne donnera plus suite à aucune demande d’extradition émanant de la France tant que Paris n’aura pas répondu favorablement à ses propres requêtes visant deux ressortissants sénégalais installés sur le territoire français. Le Sénégal affirme appliquer strictement ses engagements en matière de coopération pénale et exige désormais que la France traite ses demandes avec la même diligence.

Cette suspension intervient alors qu’une douzaine de personnes recherchées par la justice française pourraient être concernées par ce gel, Dakar prévenant que « la réciprocité va s’appliquer » pour toutes les procédures en cours. Paris n’avait, à la mi-décembre, pas réagi publiquement à cette décision, laissant s’installer un climat d’incertitude autour de l’avenir de la coopération judiciaire bilatérale.

Le cas Madiambal Diagne en toile de fond

Si la ministre n’a cité aucun nom, la mesure intervient dans un calendrier étroitement lié au dossier du journaliste et homme d’affaires Madiambal Diagne, proche de l’ancien président Macky Sall. Visé par un mandat d’arrêt international émis fin septembre, il est poursuivi au Sénégal pour association de malfaiteurs, escroquerie sur des deniers publics et blanchiment de capitaux, dans une affaire de rétrocommissions présumées liées à un contrat de modernisation des infrastructures de la justice estimé à plusieurs centaines de milliards de francs CFA.

Arrêté puis placé sous contrôle judiciaire en France, Madiambal Diagne a vu l’examen de la demande d’extradition sénégalaise reporté par la cour d’appel de Versailles, qui a réclamé des précisions supplémentaires sur le dossier. Ses avocats soutiennent que la procédure a un caractère éminemment politique et estiment que Dakar cherche à faire pression sur la justice française en liant le sort de leur client à l’ensemble du dispositif d’extradition entre les deux pays.

Coopération judiciaire en crise

Le Sénégal et la France sont liés par un accord d’extradition entré en vigueur en 2021, qui encadre les échanges de suspects et de condamnés entre les deux États. La décision de Dakar constitue à ce jour le plus grave accroc à ce cadre de coopération, dans un contexte où plusieurs pays africains contestent de plus en plus ce qu’ils perçoivent comme un traitement inégal de leurs demandes par les juridictions européennes.

Au-delà du seul volet judiciaire, ce bras de fer s’inscrit dans une dynamique plus large de repositionnement diplomatique, le Sénégal cherchant à affirmer sa souveraineté et à montrer qu’il ne tolérera plus ce qu’il considère comme des lenteurs ou des refus implicites de la part de la justice française. Des analystes y voient un signal envoyé à l’opinion publique sénégalaise, sensible aux thèmes de dignité nationale et de rupture avec certaines pratiques héritées de la période post-coloniale.

Enjeux politiques pour Dakar et Paris

Pour le pouvoir du président Bassirou Diomaye Faye, arrivé aux responsabilités avec un discours de rupture et de refondation des institutions, la fermeté affichée dans ce dossier permet de nourrir l’image d’un État qui défend ses décisions judiciaires sur la scène internationale. En conditionnant toute extradition vers la France à une réponse claire sur ses propres demandes, Dakar se donne les moyens de transformer un contentieux individuel en levier politique plus large.

Côté français, ce dossier met en tension deux impératifs : préserver l’indépendance de la justice, qui réclame des pièces complémentaires avant de trancher sur le sort de Madiambal Diagne, et maintenir des relations de confiance avec un partenaire stratégique en Afrique de l’Ouest. Si aucune solution n’est trouvée rapidement, la crise pourrait déborder le seul cadre judiciaire et affecter d’autres volets de la coopération bilatérale, notamment sécuritaire et migratoire.

Un bras de fer appelé à durer ?

Les avocats de Madiambal Diagne affirment que leur client reste confiant et contestent la solidité des accusations portées contre lui, dénonçant des poursuites motivées par des arrière-pensées politiques. Ils accusent les autorités sénégalaises de chercher à compenser les faiblesses de leur dossier en instrumentalisant la convention d’extradition pour peser sur la décision des juges français.

Dakar maintient pour l’instant sa ligne

  Tant que la France ne répondra pas de manière satisfaisante aux demandes d’extradition visant les deux ressortissants sénégalais, aucune des 12 personnes recherchées par Paris ne sera remise aux autorités françaises. À défaut de désamorçage rapide, ce bras de fer judiciaire pourrait s’installer dans la durée et devenir un nouveau point de friction durable dans la relation entre le Sénégal et la France.

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