Back to top

L'Africaniste Maurice Delafosse (1870-1926).

Dimanche, 1 janvier, 2017
© Sercom APRnews Photo L'Africaniste Maurice Delafosse

Il aura fallu 40 ans pour que le souhait de cousins, Jean (Abidjan Côte d’Ivoire) et Henri-France Delafosse (Halluin France), voit le jour. Ils avaient cherché à réunir les descendants de leur illustre parent Maurice Delafosse.
 
 Qualifié d’exemple par le Président de la République de Côte d’Ivoire Félix Houphouët-Boigny et reconnu comme le plus grand des africanistes par le Président de la République du Sénégal Léopold Sedar-Senghor… Maurice Delafosse, bien que pratiquement méconnu en France, jouit encore, tant d’ années après sa mort, d’une renommée et d’une influence certaine dans tous les milieux s’intéressant à l’Afrique noire.
 
Maurice Delafosse demeure le pionnier et le maître en matière de science historique, linguistique et ethnologique de cette partie du monde.

Ces deux cousins germains Henri-France Delafosse (décédé en 1966) père de vingt enfants, domicilié à Halluin (Nord) et Jean Delafosse Ancien Ministre d’état de la Côte d’Ivoire (décédé en 1962) avaient émis le souhait que les descendants des deux familles française et africaine puissent, un jour se rencontrer.
 
Or, depuis 2002, les évènements dramatiques en Côte d’Ivoire ont obligé certains membres de la famille a quitté le pays pour rentrer en France. Il n’en fallait pas plus pour que Mme veuve Henri-France Delafosse née Danset Marie-Antoinette (âgée alors de 89 ans) saisisse l’occasion d’organiser des retrouvailles, ô combien émouvantes, qui se sont déroulées le 1er Mai 2003 à Halluin, en présence d’une petite partie de la famille halluinoise et ivoirienne.
 
Cet évènement exceptionnel permet aussi à un petit cousin germain l’Halluinois Daniel Delafosse de retracer le plus succinctement possible, la vie hors du commun de son illustre parent.
 
Maurice Delafosse est né le 20 décembre 1870 à Sancergues dans le Cher. Issu de parents notables du Berry, il grandit dans une famille de six enfants. C’est au petit séminaire qu’il fit ses études. Bachelier ès lettres à 16 ans, il semble s’orienter tout d’abord vers la carrière militaire en préparant l’Ecole d’Officiers de Saint-Cyr, mais s’inscrira à la Faculté de Médecine de Paris en 1889.
 
Avec son frère Abel, il forme un petit groupe d’étudiants au Quartier Latin, tous passionnés de pays inconnus et de l’extension encore possible de l’empire français, consolatrice de la défaite de 1870.
 
Tout en commençant sa deuxième année de médecine, Maurice Delafosse a 20 ans décide de s’inscrire à l’Ecole des Langues Orientales à laquelle il se consacrera totalement.
 
C’est en assistant à un congrès d’anti-esclavagistes dirigé par le Cardinal Charles Lavigerie (1825-1892) que Maurice Delafosse, épris de justice humaine et de liberté, prend conscience de cette vocation anti-esclavagiste qui lui tiendra à cœur toute sa vie, jusqu’à l’amener, peu avant sa mort, à la Société des Nations.
 
Le 1er mai 1891, il a quitté Paris et ses études de langue arabe pour s’embarquer à Marseille après un bref passage dans sa famille berrichonne et rejoint les Frères armés du Sahara du Cardinal Lavigerie à Biskra, en Algérie.
 
Chargé de la délivrance des caravanes d’esclaves, cet organisme n’a pas vraiment tenu  les espérances qu’il escomptait. Il quitte cette congrégation qui d’ailleurs sera dissoute peu après.
 
Appelé sous les drapeaux, il n’effectuera qu’une seule année de service national comme zouave de 2e classe, à la condition de reprendre ses études au sein de l’Ecole des Langues Orientales de Paris, ce qu’il acceptera volontiers.
 
Le 15 janvier 1894, à 24 ans, il parle couramment l’Arabe mais aussi le Dahoméen et le Haoussa. Son professeur Octave Houdas (1840-1916) qui deviendra plus tard son beau-père, lui propose un poste d’enseignant à Saint-Louis du Sénégal. Mais c’est en Côte d’Ivoire que débutera sa carrière coloniale.
 
Des traces de civilisation égyptienne en Côte d’Ivoire
 
Le gouverneur Binger le recrute comme « Commis des affaires indigènes ». Delafosse débarque tout d’abord à Dakar le 13 septembre 1894. Après cinq jours de marche dans la forêt vierge, machette à la main, il rejoint l’Administrateur Nebout et sort de sa poche la croix de Chevalier de la Légion d’honneur pour la lui remettre « en mains propres ».
 
Il est nommé adjoint de cet administrateur à Kouadiokofi-Krou, en plein territoire Baoulé, où le Capitaine Jean-Baptiste Marchand (1863-1934) fut le premier européen à pénétrer.
 
Installé dans une simple case, dévoré par la fièvre, cette vie nouvelle n’est pas une sinécure ; malgré une nourriture frugale, il commence ses travaux d’étude sur les populations indigènes avec acharnement. Delafosse est nommé responsable du poste de Toumodi puis administrateur de ce faste territoire Baoulé (5000 km2) toujours inexploré.
 
Malgré la multiplicité de ses tâches administratives, Maurice Delafosse trouve le moyen de se livrer aux études scientifiques qui le passionnent. Intrigué par certaines perles portées par les femmes indigènes, il s’attache à pénétrer le mystère et obtiendra d’être admis à visiter « la Montagne des perles » Ouorte-Boka, colline située à 30 kms de Toumodi. Fouillant le sol, il reconnaîtra les traces de nombreuses sépultures, dont les squelettes, aux dires des indigènes, étaient recouverts de bijoux de bronze et d’or.
 
Analysées plus tard à la Sorbonne, ces perles seront reconnues analogues aux bijoux de l’ancienne Egypte et de l’Assyrie exposés au Louvre. Maurice Delafosse publiera une étude sur les traces probables de la civilisation égyptienne en Côte d’Ivoire.

President Jean Delafosse

 
Vice-Consul au Libéria – Mariage coutumier
 
En 1896, le nouveau Gouverneur Bertin lui demande de participer à une mission de pacification auprès du chef rebelle Samory. Le gouvernement français en profitera pour étudier l’annexion du Libéria.
 
Delafosse sera nommé Vice-Consul à Monrovia et mettra en chantier d’autres travaux linguistiques. Il publiera « l’anthropologie » en 1899, « la République du Libéria » en 1900, « les Milieux et les Races » en 1901. Obtenant, après insistance, un nouveau poste en Côte d’Ivoire, il quittera sans regret la jeune république du Libéria.
 
C’est au sein d’une équipe d’hommes motivés et passionnés que Maurice Delafosse a appris sur le terrain ce métier de colonial. Avec ses amis Binger, Nebout et Clozel, ils avaient tous la même optique de paix et de respect de l’homme, semblable à celle de Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905) explorateur du Congo.
 
A cette époque, en Afrique Occidentale, il n’y avait pratiquement pas de femmes blanches. Tous les blancs séjournant un certain temps dans ces pays avaient ainsi « leur femme noire ». Maurice Delafosse avait remarqué une jeune fille à la Cour de son ami Aoussou, le chef d’Abli, qui la lui accorda pour femme.
 
Ce fut une sorte de mariage, selon la coutume du pays. Ce type d’union, admis ou restauré par le Général Louis Faidherbe (1818-1889) à au Sénégal, avait un caractère officiel sur place. De cette rencontre amoureuse, Maurice et la jeune Amoin eurent deux fils, Henri en 1903, et Jean en 1906, reconnus par leur père. Celui-ci s’occupa de leur instruction, même après son retour en France. Tous deux devinrent plus tard des personnalités marquantes de leur pays la Côte d’Ivoire :
 
Henri Delafosse dans l’administration et la magistrature , chevalier de la Légion d’honneur, il décèdera en 1971. Jean Delafosse fut nommé Ministre d’Etat à l’indépendance par le Président Houphouët Boigny, puis président du Conseil économique et social ; nommé également chevalier de la Légion d’honneur, il mourut à Paris en 1962. Père de dix enfants, il laisse aujourd’hui une nombreuse descendance, en France et en Côte d’Ivoire
 
Délimitation de la Côte d’Ivoire – 60 Langues
 
En novembre 1901, le Ministre des Colonies demande à Maurice Delafosse de procéder sur le terrain à la délimitation de la Côte d’Ivoire et de la colonie britannique qui la borde à l’est, laGold Coast (devenue Ghana).
 
Les délimiteurs devaient ainsi parcourir à pied ou en pirogue environ 3000 kilomètres d’itinéraires anciens et nouveau, ceci malgré la saison des pluies, les marécages, les montagnes et autres obstacles naturels de toutes sortes. Maurice Delafosse publiera à  ce sujet « Les frontières de la Côte d’Ivoire, de la Côte de l’Or et du Soudan », ouvrage comprenant une centaine de reproductions photographiques.
 
Le 17 juillet 1903, Maurice Delafosse est nommé chevalier de la Légion d’honneur sur proposition du Gouverneur Général Roume. Cette expédition lui aura permis également d’étudier et de publier une œuvre sur le vocabulaire de plus de soixante langues et dialectes parlés dans le pays et ses régions limitrophes.
 
Mariage en France – Institut Ethnographique International
 
Maurice Delafosse rentre en France où il retrouve son ami Octave Houdas qui dirige toujours l’Ecole des Langues Orientales. Il fait connaissance avec sa fille Alice et l’épouse en novembre 1907, non sans lui avoir avoué honnêtement sa « liaison africaine » et l’existence de ses deux enfants dont l’aîné, âgé de trois ans, avait fait le voyage en sa compagnie.
 
Si sa belle-famille Houdas était aisée, ce n’était pas le cas du grand colonisateur. Tout le monde ne faisait pas fortune aux colonies, mis à part quelques-uns, souvent par des procédés plus ou moins douteux.
 
Le 25 août 1909, il embarque à nouveau pour la Côte d’Ivoire en laissant à Paris la jeune épousée, mère depuis peu de son fils Charles. Il se heurte au nouveau gouverneur en place, Gabriel Angoulvant qui possède une vision colonisatrice toute différente. Dès lors, dans le pays une insurrection générale éclatera en 1910 et entraînera une dure répression menée par ce gouverneur jusqu’en 1915.
 
Rentré à Paris, Maurice Delafosse fondera l’Institut Ethnographique International et publiera en 1912 , son œuvre maîtresse « Le Haut Sénégal-Niger » en trois volumes. Il sera désigné pour participer à la deuxième conférence internationale pour l’établissement de la carte du monde au 1/1.000.000.
 
Par ses travaux, Delafosse a cherché à démontrer que les Africains possédaient une histoire glorieuse et créatrice. Père fondateur de l’Africanisme, sa devise au regard de toutes ces peuplades indigènes, était « Savoir, comprendre, respecter, aimer ».
 
Le 1er août 1914, c’est la mobilisation générale, il est toujours soldat de 2e classe appartenant à l’infanterie. C’est un officier, ancien Secrétaire Général des Colonies, qui l’appellera près de lui à l’Etat-major de Paris.
 
En juin 1915, le Gouverneur Général François-Joseph Clozel proposera à Maurice Delafosse de le seconder. Ils abordent tous deux le délicat problème du recrutement d’une « armée noire » tant désirée par le Général Mangin (1866-1925) depuis 1910 ; dès 1914, 30.000 tirailleurs noirs d’Afrique et du Maroc avaient été acheminés vers les champs de bataille de la métropole. Cette fois, c’est plus d’une centaine de mille qui sera réclamée au Gouverneur Clozel.
 
Maurice Delafosse proteste vigoureusement auprès du Ministre des Colonies, et s’oppose farouchement au député noir du Sénégal Blaise Diagne, partisan d’un recrutement massif dans toute l’Afrique.
 
Gouverneur des Colonies - Rédaction d’un Dictionnaire
 
Cette opposition de pensée politique aurait pu compromettre sérieusement, voire interrompre, la carrière du colonial Delafosse. Ce sera peine perdue. En effet, le nouveau Ministre des Colonies Henry Simon, peut-être au regard des états de service et à l’écoute des nombreux amis influents de Maurice Delafosse, le nommera Gouverneur des Colonies par décret du 2 juin 1918, après l’avoir promu au grade d’officier de la Légion d’honneur.
 
Mais, épuisé par des problèmes de santé et usé moralement par les agressions et oppositions diverses, il demande sa mise à la retraite. Elle lui sera accordée au titre « d’infirmités contractées en service ». Dorénavant, il sait qu’il ne retournera plus jamais en Afrique. 
 
Tout à son honneur, il aura toujours su privilégier le respect de « l’homme africain » et l’humanisme à la vision républicaine de la mission civilisatrice française et aux intérêts de sa propre personne.  Cette retraite sera l’occasion pour lui de se consacrer aux travaux scientifiques et littéraires qu’il envisage encore.
 
Il transmettra des centaines de publications et écrira plus de soixante ouvrages dont  un dictionnaire « Mandingue » (langue universelle africaine), de près de 900 pages manuscrites.
 
En étroite relation avec son beau-père Octave Houdas (professeur d’Arabe en Algérie dès 1860), il traduira le « Tarikh El-Fettach » célèbre manuscrit indispensable à la compréhension de l’histoire africaine.
 
Rayonnement  en France et à l’Etranger – Conférences
 
Les plus hautes autorités militaires gardaient pour Maurice Delafosse une très grande estime, en lui reconnaissant de nombreuses qualités. Il sera convié à participer aux travaux du Maréchal Gallieni (1849-1916), il préfacera une édition derrière l’illustre Maréchal Joffre (1852-1931) et le Général Mangin (1866-1925), fera référencer et recommander plusieurs de ses publications dans le manuel destiné aux troupes d’outre-mer.
 
En 1920, Maurice Delafosse sera nommé Vice-Président du Musée de l’Homme qui renferme aujourd’hui un grand nombre de ses archives.
 
En 1921, il sera invité à dîner à l’Elysée par Alexandre Millerand (Président de la République de 1920 à 1924). Il sera également reçu au Maroc par Urbain Blanc qui assure l’intérim de Lyautey (Maréchal de France, Gouverneur du Maroc 1854-1934).
 
En 1925, il aura la curiosité d’assister à la « Revue Nègre » de celle qui allait devenir la grande Joséphine Baker (1906-1975) mais il en reviendra déçu et mécontent, malgré  les talents et la beauté de l’artiste. Il déclarera au sujet de cette nouvelle musique créée par les noirs des Etats-Unis et que l’on appelle « Jazz » : « Je peux déjà dire avec certitude que cette musique n’a aucune origine africaine ».
 
Il organise et participe aussi à de nombreuses conférences internationales à Bruxelles, Genève, Paris et Londres.
 
Maladie – Décès
 
En 1926, atteint d’une maladie ramenée de ses séjours en Afrique, il décèdera à Paris le 13 novembre de la même année, entouré des siens. Il n’a que 56 ans.
 
Il laisse orphelins, outre ses deux enfants ivoiriens (Henri et Jean) restés dans leur pays natal, ses deux autres enfants : Charles, qui deviendra Contrôleur Civil au Maroc, après être sorti Major de l’Ecole Coloniale, docteur en droit, condisciple et collaborateur d’Edgard Faure (1908-1988) ; et sa fille Louise, qui sera avocate et écrira la biographie de son père, édité en 1976 par la Société française d’histoire d’outre-mer.
 
Maurice Delafosse ne restera pas un « homme du passé ». Aujourd’hui encore, grâce à ses travaux littéraires, principalement son maître d’ouvrage « le Haut Sénégal-Niger », il demeure la référence en matière d’Histoire Africaine.
 
Réédité en 1972, cette œuvre fut au centre d’ne table ronde internationale intitulée « Orientalisme et ethnographie chez Maurice Delafosse » s’est tenue les 7 et 8 novembre 1996 à la Maison des sciences de l'homme de Paris, organisée par Jean-Loup Amselle et Emmanuelle Sibeud, du Centre d'études africaines de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
 
Où C. Wondji de l’UNESCO, déclara : « Ce colloque aura pour mérite d’avoir jeté un regard sur le passé de l’africanisme en invitant à une réflexion qui permettra de poser les bases d’une nouvelle vision de la recherche scientifique sur la politique et la société dans l’Afrique du XXIe siècle ».
 
(Archives Familiales). 

Enfants du President Jean Delafosse (Abidjan)

 

Postérité
 
Son nom a été donné à l’un des grands établissements scolaires publics de Dakar, le Lycée technique industriel Maurice Delafosse, tandis qu’une rue porte son nom à Sancergues, sa ville natale, ainsi qu’à Boulogne-Billancourt, car il avait habité Boulogne avant 1900.
 
Il existe aussi une avenue Delafosse à Abidjan. Il a également été enterré à Boulogne-Billancourt, au Cimetière Pierre Grenier, dans le caveau familial de son beau-père Octave Houdas (ainsi que entre autres, sa femme Alice et leurs deux enfants Charles et Louise).

Articles récents - Culture