Fortune et pouvoir en Guinée équatoriale

Vendredi, 6 janvier, 2017
© Sercom APRnews Photo Teodorin Nguema Obiang, le fils du président de Guinée équatoriale

Pour la première fois, s'est ouvert, le 2 janvier à Paris, le procès d'un vice-président en exercice d'un pays africain sur des soupçons de grande corruption internationale. Renvoyé au mois de juin prochain, ce procès sans précédent, dans le cadre de l’enquête dite des «biens mal acquis en France», concerne un haut dignitaire de Guinée équatoriale, Teodoro Nguema Obiang Mangue, fils de l’actuel président de cette république d’Afrique centrale. Retour l'affaire et sur l’extraordinaire enrichissement d’un homme en charge avec son père d’un petit pays pétrolier où plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Situé entre le Cameroun et le Gabon, la Guinée équatoriale pourrait être en passe de devenir une économie émergente à l’horizon 2020, comme l’annonce la Banque africaine de développement dans son document stratégie-pays 2013-2017. Mais c'est un pays marqué par une histoire violente.

L'exercice du pouvoir

La Guinée équatoriale, devenue indépendante de l’Espagne en 1968, a d’abord été présidée par Francisco Macias Nguema, un dictateur, qui se faisait appeler « unique miracle de la Guinée équatoriale », et dont le régime provoquera la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes et l’exode massif de sa population dans les pays voisins. Ce président sanguinaire est renversé en 1979 par son neveu Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. Ce dernier s'est maintenu au pouvoir jusqu'à aujourd’hui, réalisant toujours des scores électoraux imbattables, comme lors du dernier scrutin du 24 avril 2016 où il est réélu à 73 ans pour sept ans, avec 93,7% des voix. Une longévité au pouvoir qui lui vaut de devancer l’Angolais José Eduardo Dos Santos et le Zimbabwéen Robert Mugabe (au pouvoir depuis 1980).

Une longévité qu’il doit d'une certaine manière aussi aux compagnies pétrolières américaines qui, dans les années 1990, vont transformer l’histoire économique du pays en exploitant du pétrole « offshore » qui fera de la Guinée équatoriale le troisième plus grand producteur d’Afrique.

Mais la richesse pétrolière ne semble pas profiter à tout le monde. Une grande partie de la population vit encore sous le seuil de pauvreté. De nombreuses organisations de défense des droits de l’homme dénoncent régulièrement la répression qu’exerce le pouvoir en place contre ses opposants, des organisations indépendantes de la société civile et des médias ainsi que l’ampleur de la corruption.

Le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo a placé deux de ses fils dans son gouvernement. Gabriel Mbega Obiang Lima est au poste stratégique de ministre des Mines, de l’Industrie et de l’Energie et Teodorin Nguema Obiang, surnommé Teodorin, est aujourd’hui vice-président et favori pour la succession du papa.

Une « réussite » que défend son père dans un entretien à Jeune Afrique par ces mots : « La Guinée équatoriale n’est pas une monarchie mais un Etat démocratique… Contrairement à l’image que les Occidentaux se font de lui, mon fils est un aficionado de la politique… S'il réussit, je n’y peux rien. Il serait injuste que son talent ne soit pas récompensé ».

L’extravagante richesse de Teodorin Obiang

Teodorin Obiang est connu des Occidentaux pour ses fastes et pour son train de vie de millionnaire lors de ses séjours réguliers en France et aux Etats-Unis. Après avoir longtemps séjourné dans de nombreux palaces parisiens, en 2005, il fait l’acquisition, pour une somme de 25 millions d’euros, par le biais de sociétés suisses, d’un hôtel particulier de 4000 m², pour en faire son pied-à-terre parisien. L’hôtel particulier de 101 pièces, situé dans un des quartiers les plus chics de Paris, comprend un hammam, une salle de sport, une discothèque et une salle de cinéma. Pour la décoration de ce « palais », les enquêteurs estiment qu’il a engagé près de 12 millions d'euros de travaux qui lui ont permis de recouvrir les robinets avec des feuilles d’or, de mettre du marbre, du corail et de nombreux objets de très grande valeur en baccarat ou en cristal par exemple.

Teodorin Obiang est aussi un amateur de bijoux, d’orfèvrerie, de grands crus classés et d’objets d’art. Il achète de nombreuses œuvres et se distingue, par exemple, en 2009 à l’occasion d’une vente aux enchères que l’on avait surnommée à l’époque la « vente du siècle », organisée par la maison Christie’s France et qui proposait la collection Yves Saint Laurent-Pierre Bergé. Lors de cette vente, Teodorin Obiang achète 109 lots pour une valeur de 18,3 millions d’euros.

Et puis, il y a le parc automobile, évalué aussi par les enquêteurs à plusieurs millions d’euros et comprenant près de 20 véhicules, de marques Rolls-Royce, Bentley, Ferrari, Bugatti, Maserati ou Lamborghini.Tout cela ne constituant que la partie connue du patrimoine français de Teodorin Obiang, car sa fortune est aussi placée dans d’autres pays, dont les Etats-Unis. 

L’affaire des « biens mal acquis »

Une fortune dont l'origine intéresse tout particulièrement les associations de lutte contre la corruption. Tout commence le 27 mars 2007, avec des plaintes, déposées par trois associations : Sherpa, la Fédération des Congolais de la diaspora et Survie, qui accusent certains chefs d’Etat de s’être constitué des patrimoines important en France avec de l’argent public détourné. Mais en novembre 2007 l’enquête préliminaire est classée sans suite.

Le 2 décembre 2008, une nouvelle plainte avec constitution de partie civile est déposée par un Gabonais et par les associations Sherpa et Transparency International. Elle vise le Gabonais Omar Bongo (mort en 2009), l’Equato-Guinéen Teodorin Obiang Nguema et le Congolais Denis Sassou Nguesso.

Le 9 novembre 2010, après de multiples décisions contradictoires entre juges d’instruction, parquet et cour d’appel, concernant des hésitations sur la recevabilité de la plainte, la Cour de cassation tranche et annonce que la justice peut enquêter sur le patrimoine des trois chefs d’Etat et de leurs proches.

En janvier 2011, deux juges d’instruction sont désignés. En septembre 2011, une perquisition dans un immeuble de la famille Obiang Nguema, entraîne la saisie de 16 voitures de sport appartenant à Teodorin Obiang. En février 2012, 200 m3 de biens appartenant à la famille Obiang Nguema sont saisis, suite à une perquisition dans un hôtel particulier à Paris. La valeur des biens saisis est estimée à 40 millions d’euros. 

Le 13 juillet 2012, un mandat d’arrêt international est lancé contre Teodorin Obiang qui refuse de répondre à une convocation des juges d’instruction. Le 19 juillet 2012, la justice saisit son hôtel particulier dont la valeur est estimée entre 100 et 150 millions d’euros.

Le 18 mars 2014, Teodorin Obiang est mis en examen pour blanchiment de détournement de fonds publics, abus de biens sociaux et abus de confiance. En octobre de cette même année, il est contraint de renoncer à 30 millions de dollars d’avoirs aux Etats-Unis, suite à un accord passé avec la justice américaine qui le poursuit, entre autres, pour corruption.

Afin de tenter de mettre fin à sa mise en examen, Teodorin Obiang invoque son immunité en tant que deuxième vice-président de Guinée équatoriale depuis 2012, mais cette demande est rejetée par la Cour de cassation le 15 décembre 2015.

Pour Teodorin Obiang, l’étau se resserre, le parquet national financier requiert le 23 mai 2016 son renvoi en correctionnelle. Interrogé par l'AFP, Emmanuel Marsigny, l’avocat de Teodorin Obiang ne souhaite faire « aucun commentaire » sur le renvoi de son client.

Le 14 juin, la Guinée équatoriale saisit la Cour internationale de Justice (CIJ) pour que la France mette fin aux procédures engagées, invoquant l’immunité dont bénéficie Teodorin Obiang. Le 22 juin, le président nomme son fils, « vice-président de la République de Guinée équatoriale, chargé de la défense et de la sécurité ». 

Mais le 5 septembre l’affaire est renvoyée devant le Tribunal correctionnel de Paris pour l’ouverture d’un procès.

Les origines de la fortune de Teodorin Obiang

Pour les juges français en charge de l’enquête sur Teodorin Obiang, celui-ci aurait constitué son patrimoine alors qu’il était ministre de l’Agriculture et des Forêts. Les magistrats estiment que l’enrichissement réalisé durant cette période ne peut provenir que de la corruption et des détournements de fonds publics dans son pays. Ils reprochent à Teodorin Obiang d’avoir perçu des commissions occultes sur des contrats gouvernementaux et notamment sur l’exploitation du bois. La procédure fait état de témoignages qui expliquent que des « taxes » sur le bois étaient perçues directement en liquide ou sur le compte d’une société d’exploitation forestière équato-guinéenne qu’il contrôlait, la « Somangui Forestal », qui finançait une partie de ses achats en France.

Dans ses réquisitions, le parquet national financier note que « de 2004 à 2011, près de 110 millions d’euros du Trésor public de Guinée équatoriale sont ainsi venus créditer son compte personnel ».

Dans le cadre du procès qui s’est ouvert le 2 janvier 2017, avant d'être reporté au mois de juin prochain, Teodorin Obiang doit répondre de plusieurs chefs d’accusation : infractions de blanchiment, détournements de fonds publics, abus de biens sociaux, abus de confiance et corruption. Le principal intéressé n'était, sans surprise, pas présent à l'audience. 

Avec RFI

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