COP22 - Seyni Nafo : "L'urgence africaine est là, on ne peut pas attendre"

Vendredi, 11 novembre, 2016
© Sercom APRnews Photo Seyni Nafo, négociateur du groupe Afrique. © DR

À 35 ans, il en connaît un rayon sur les questions liées au changement climatique. Avec le recul de la participation à plusieurs COP et l'expérience de négociations menées à un très haut niveau, ce Malien est lucide sur le fait que cette COP qui se déroule à Marrakech est autrement plus délicate pour l'Afrique que celle de Paris l'année dernière. Conscient que la donne a évolué avec l'Accord de Paris déjà en vigueur depuis le 4 novembre, Seyni Nafo n'en avertit pas moins de la nécessité pour les pays développés d'aller plus loin et de bien accompagner les pays africains dans leur volonté de contribuer positivement à la préservation de la planète. 

Le Point Afrique : La COP22, est-ce la COP de l'Afrique ? 

Seyni Nafo : La COP22 est une COP africaine : le Maroc est pays hôte. En tant que représentant de la région africaine, c'est donc l'Afrique tout entière qui accueille la COP cette année. Mais c'est aussi une COP africaine sur le fond, l'Afrique étant la région la plus vulnérable aux changements climatiques. Le continent fait face à deux grands paradoxes, deux grandes injustices : c'est à la fois le continent qui a le moins accès à l'énergie tout en ayant le plus grand potentiel en termes d'énergies renouvelables, et de très loin ; et c'est aussi celui qui a le moins de responsabilités historiques (qui émet le moins) mais qui subit le plus l'impact des changements climatiques. À chacune des COP africaines (deux fois à Marrakech, une fois à Nairobi et une fois à Durban), cette sensibilité était présente. François Hollande lui-même avait pris le risque lors de la COP21 de faire un mini-sommet ne portant que sur l'Afrique parce que, au-delà de l'Accord de Paris, il y a une urgence africaine qui est là : on ne peut pas attendre. Et puis le Maroc retourne dans la grande famille africaine en réintégrant l'Union africaine, c'est donc une occasion pour la diplomatie marocaine de prouver de la plus belle manière que le royaume est au cœur de l'Afrique.

Entre Paris et Marrakech, quelle différence ? 

La différence est fondamentale. Paris, c'était la fin d'un cycle de négociations qui avait commencé 4 ans plus tôt à Durban, où, pour la première fois, un mandat avait été donné à un groupe de travail pour négocier un accord mondial incluant pays développés et pays en développement ; à la différence de l'accord de Kyoto où seuls les pays développés avaient des engagements de réduction, raison pour laquelle les États-Unis n'ont jamais ratifié l'accord.

L'Accord de Paris est également différent de Kyoto en ce qu'il prend en compte l'ensemble de l'action climatique (adaptation, atténuation, financement, etc.), c'est donc doublement une première puisqu'il inclut l'ensemble des pays du monde, et sur un spectre d'actions plus large. C'est ce que l'on appelle un accord volontariste : la contribution de départ est laissée à la discrétion du pays, mais il se doit de l'augmenter tous les 5 ans.

Avec Marrakech, on rentre dans un cycle d'implémentation de l'Accord de Paris, tout en se disant qu'il faut faire plus, puisque l'agrégation de chacune des contributions des pays n'est pas suffisante pour atteindre l'objectif global qui a été fixé de limiter le réchauffement à 2 degrés Celsius (là où l'Afrique, elle, demande une limite de 1,5 degré).

Quelles sont justement les attentes de l'Afrique dans cette COP ? 

Il y a d'abord un objectif technique qui est de mettre en application l'Accord de Paris par le développement de toutes les règles de procédures qui accompagne sa mise en œuvre ainsi que traduire de manière concrète (plans d'investissement, projets, programmes) les « plans d'action climat » de chaque pays - les contributions qui ont été présentées à Paris - sur les deux années à venir. Et c'est ce sur quoi les négociateurs ont travaillé cette première semaine à Marrakech. Un autre objectif est celui d'amplifier, d'aller encore plus loin que les engagements pris à Paris par chaque pays. On est actuellement sur une trajectoire à 3,5 degrés de réchauffement climatique, ce qui est bien au-dessus de la limite de 1,5/2 degrés que l'on s'est fixée. Or la température augmente plus vite en Afrique que dans le reste du monde. C'est pour cela que les chefs d'État ont décidé de mettre en place des initiatives pour permettre d'augmenter la résilience du continent. Ainsi, au-delà des contributions individuelles, l'Afrique, en tant que groupe, a lancé à Paris l'initiative sur les énergies renouvelables, qui permet d'accélérer leur déploiement, et l'initiative sur l'adaptation, qui permet une meilleure résilience aux impacts des changements climatiques. À Marrakech, au moins deux secteurs supplémentaires vont être étudiés de près par le groupe Afrique, celui des océans et celui de l'agriculture, et ce notamment lors de la réunion des chefs d'État africains, sur invitation de Mohammed VI, le 16 novembre, pour discuter des défis et des priorités de l'Afrique

Il faut également s'assurer du financement de ces initiatives… 

En effet, le dernier objectif est financier : il s'agit de l'engagement des pays développés à financer les actions des pays en développement à hauteur de 100 milliards de dollars d'ici 2020 - (dont une partie passera par le Fond Vert Climat) - qui n'en sont qu'à 62 milliards cette année, d'après un rapport de l'OCDE. Sur ces 62 milliards, entre 16 % et 18 % sont destinés à financer l'adaptation alors que les pays en développement voudraient qu'il y ait une parité entre adaptation et atténuation. Les pays développés se sont engagés cette année à doubler la part des financements publics pour l'adaptation, ce qui est assez significatif. Ce que l'Afrique voudrait, c'est que cet engagement soit formalisé durant cette COP. L'Afrique vient d'ailleurs d'organiser au Cap en octobre son premier dialogue avec le secrétariat du Fonds, les Administrateurs africains et les entités pouvant mobiliser les ressources du Fonds Vert. Le Fonds, qui a été capitalisé à hauteur de 10 milliards de dollars en 2014, s'est donné pour objectif d'approuver, cette année 2,5 milliards de dollars de projets, et 3,5 milliards l'année prochaine. Le portefeuille de projets programmes africain pour le Fonds s'élève aujourd'hui à 4,3 milliards de dollars. Le groupe africain, le secrétariat du Fonds Vert et les administrateurs africains se sont mis d'accord pour mettre en place un partenariat qui va suivre la mise en œuvre de ce portefeuille en commençant par évaluer les montants nécessaires aux études d'évaluation et notamment aux études d'impact environnemental des projets.

Quels sont les challenges pour l'Afrique durant cette COP ? 

Les besoins de l'Afrique s'élèvent à 10 milliards de dollars par an pour l'adaptation, d'après les estimations du Programme des Nations unies pour l'Environnement (ce gap actuel de 10 milliards passera à 30 milliards dans 10 ans, etc.) or l'Afrique, c'est 54 pays qui ont, certes, une position commune mais dont l'unité représente un vrai défi de synergie et de cohérence. Le plus gros challenge, c'est que nous n'avons plus beaucoup de leviers. À Paris, nous savions que les éléments qui importaient à l'Afrique seraient pris en compte parce que la France ne pouvait pas se permettre de ne pas avoir d'accord. Les États-Unis non plus, Barack Obama avait été très clair là-dessus – John Kerry est resté presque toute la deuxième semaine à Paris parce que, non seulement il voulait s'assurer qu'il y ait un accord, mais que ce soit un accord qui n'ait pas à passer par le Congrès, donc sans engagement financier explicite dedans. Les pays développés ayant obtenu ce qu'ils voulaient, notre stratégie aujourd'hui est d'avoir une bonne base de négociation autour du doublement du financement alloué à l'adaptation. Or comme nous partons d'un seuil assez bas (16-18% alors que nous voulons arriver à 50%), on sera très content si on atteint les 33 %.

Les négociations seront donc plus difficiles cette année pour les pays en développement ? 

Paris, c'était facile parce que l'autre partie en voulait encore plus que nous. La difficulté d'une COP qui a lieu à la fin du mandat de l'administration américaine, c'est que les négociateurs peuvent en jouer en disant qu'ils attendent les directives de l'administration suivante. Mais je ne pense honnêtement pas que Donald Trump va poser un problème. L'Accord de Paris est juridiquement contraignant, mais c'est une obligation de conduite et non de résultats (contrairement à Kyoto). La contrainte est le fait de contribuer et comme la Chine s'y est engagée aussi ainsi que les grands émergents, les États-Unis n'ont aucune raison de se retirer. Je suis résolument optimiste sur ce point-là. 

Avec Le Point Afrique

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